Dictionnaires de théâtre
Entre la formule originelle, au XVIIIe siècle – où le dictionnaire de théâtre est plus proche de la nomenclature et du répertoire que d'une entreprise esthétique –, et aujourd'hui – où l'ambition est de rendre compte d'une totalité artistique à travers la multiplicité des approches fragmentaires –, la distance est considérable. Une constante cependant s'impose, d'une époque et d'un pays à l'autre : aucun dictionnaire ne ressemble à aucun autre, à telle enseigne qu'on croirait qu'il ne s'agit pas d'un seul et même art, le théâtre.
Au XVIIIe siècle
La mode des dictionnaires, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, a concerné l'ensemble du champ du savoir : encyclopédies, dictionnaires raisonnés, dictionnaires de langue, dictionnaires « portatifs » et philosophiques se multiplient. Plusieurs d'entre eux sont consacrés au théâtre. Ils témoignent tous, de façon différente, de l'émergence conceptuelle du théâtre comme art autonome. L'Histoire du théâtre français (1735-1749) des frères Claude et François Parfaict a été le modèle des premiers. Claude, après la mort de son frère, donne un dictionnaire en 7 volumes en 1756. Il propose, selon l'ordre alphabétique, un répertoire des pièces jouées en France depuis l'origine, des auteurs, acteurs, danseurs, avec des anecdotes, des éléments historiques, bibliographiques et biographiques les concernant, et des extraits de pièces. Les frères Parfaict ont bénéficié, pour leur documentation, d'un réseau d'informateurs et d'amateurs bibliophiles. Pour son Dictionnaire portatif des théâtres (1754), Antoine de Léris s'est inspiré de très près de ses devanciers et a condensé l'information. Les dictionnaires du chevalier de Mouhy (1752), de Duduit de Maizières (1764) et de Lepan (1807) n'innovent guère par rapport à ce patron.
Le dictionnaire de théâtre tente de constituer une culture du théâtre et du spectacle dont les éléments échappent à l'histoire académique des belles-lettres. Il intègre ainsi les informations concernant les théâtres de la foire, leurs répertoires et leurs acteurs, des anecdotes sur les représentations, mais reste plutôt un dictionnaire des théâtres que du théâtre. Claude Parfaict avait un projet plus vaste et plus ambitieux. Il voulait composer un dictionnaire général embrassant l'ensemble de l'art dramatique, mais il ne put mener à bien ce projet. On lit une ambition semblable dans les Anecdotes dramatiques de l'abbé de Laporte (1775) et dans le Dictionnaire dramatique (1776) qu'il composa en collaboration avec Chamfort. Son projet est double : constituer un dictionnaire plaisant, avec des anecdotes amusantes à lire et, probablement, de nature à soutenir la conversation des salons et des cafés, et proposer ainsi une réflexion sérieuse, destinée aux gens de lettres. Pénétré de l'idée que « c'est aux spectacles qu'une nation se fait le mieux connaître », ce polygraphe affirme une ambition anthropologique dans l'esprit de l'Essai sur les mœurs de Voltaire. Le Dictionnaire dramatique ajoute à l'évocation des spectacles, des pièces, des acteurs et des auteurs une analyse d'un bon nombre de concepts de poétique dramatique et de définitions concernant les réalités matérielles du spectacle. Ces articles ont été rédigés par Chamfort. Ce dernier s'est inspiré fréquemment de l'Encyclopédie de Diderot, de Marmontel et de Dubos. Ses conceptions sont ainsi représentatives de toute une génération d'hommes de lettres et d'amateurs du théâtre. Cet ouvrage, qui présente en même temps une approche littéraire systématique et un ensemble documentaire fort riche, est le premier dictionnaire moderne du théâtre.
Au XIXe siècle
Ont paru, au XIXe siècle, des dictionnaires qui, bien que portant à peu près le même titre, sont très divers d'orientation : le Dictionnaire théâtral de Harel, Alhoy et Jal (1824), le Dictionnaire de l'art dramatique de De Bussy (1866), la Langue théâtrale de Bouchard (1878) et, surtout, le Dictionnaire d'Arthur Pougin (in -8° de 775 pages) paru en 1885 (réédition en 1985) dont le titre mérite d'être reproduit en entier : Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s'y rattachent. Poétique, musique, danse, pantomime, décor, costume, machinerie, acrobatisme, jeux antiques, spectacles forains, divertissements scéniques, fêtes publiques, réjouissances populaires, carrousels, courses, tournois, etc., etc., etc. Le Pougin est le meilleur parce que le plus ouvert, et le plus ouvert parce qu'il fait son miel, de façon déclarée, des ouvrages précédents, de l'Envers du théâtre de Moynet (1876), notamment, à qui il emprunte tous les développements sur la technique théâtrale (machinerie, scène, décors, trucs), du Dictionnaire dramatique de Chamfort de qui les notions d'esthétique sont systématiquement démarquées.
Le mérite particulier de Pougin, à nos yeux d'aujourd'hui, est d'être le premier à avoir conçu son dictionnaire comme une synthèse : de notions esthétiques et d'éléments techniques, d'anecdotes et d'informations d'actualité, de développements multiples sur tout ce qui concerne la vie théâtrale contemporaine et plus ancienne – statut social des comédiens, censure, subventions, administration et législation, conditions de fonctionnement et réception.
En comparaison, qu'apportent les autres dictionnaires ? Harel est un chroniqueur qui multiplie portraits rosses et plaisanteries acides. Satirique, spirituel, anticlérical et misogyne, Harel épingle ses contemporains, acteurs, régisseurs, directeurs de salles, et brosse du théâtre un portrait peu flatteur où les luttes d'influence, les jalousies, les mesquineries et la corruption ont définitivement avili l'Opéra, l'Odéon et la Comédie-Française, en un mot l'institution théâtrale.
Bouchard est incomparablement plus terne : son austère in -12° de 378 pages a sans doute été occulté par le succès du Pougin (agrémenté, lui, de 350 gravures et de 8 chromolithographies), mais il est loin d'être négligeable, car il contient à peu près les mêmes rubriques : techniques, lexicographiques, esthétiques (plus sèches et plus rares que chez Pougin, car il travaille seul, et ne s'appuie pas sur Chamfort), institutionnelles enfin.
Du Dictionnaire de l'art dramatique de De Bussy (in-12° de 414 pages) on pourrait se dispenser de parler si son titre complet : … à l'usage des artistes et des gens du monde ne signalait implicitement son originalité. Il est dictionnaire par sa présentation alphabétique d'articles, mais c'est en fait un manuel d'apprentissage du jeu dramatique : toutes les notices, rédigées de façon molle et profuse, sont à l'usage des acteurs amateurs et professionnels, et tout y est présenté de leur point de vue.
Quelle vue d'ensemble retenir de ces quatre ouvrages ? D'abord qu'un dictionnaire est en premier lieu un lexique qui renseigne sur la vie, la mort et la métamorphose des mots. L'acception de termes qu'on croirait fixée depuis longtemps par l'usage de la scène a beaucoup bougé (l'« imitation » concerne les « imitateurs », non les sectateurs d'Aristote*, le « maquillage » est une tromperie, le « dramaturge » un mauvais auteur…). Un constat inévitable, d'autre part, s'imposera : ces dictionnaires sont tous très incomplets, du fait surtout de leur franco-centrisme et de l'axe gréco-latin de leurs références. Surprise agréable cependant : leurs informations techniques sont nombreuses et précises et aucun n'est prisonnier de la littérature dramatique ; tous considèrent le théâtre comme un monde à part dont ils essaient de présenter l'envers (sinon les dessous) « pour en pénétrer les mystères, pour en dévoiler les secrets », en un mot pour rendre compte de la « vie du théâtre » (Pougin).
Avec une déception cependant : l'information esthétique de leurs auteurs est très courte ; le théâtre, pour eux, est essentiellement une activité sociale, voire une fête ; d'où la place importante accordée à des anecdotes qui mériteraient plus souvent le nom de potins ou de ragots. Une autre déception, sœur de la précédente : tout en participant à la vie théâtrale de leur temps, ils sont tournés vers le passé pour tout ce qui concerne l'idéologie du théâtre ; leurs valeurs et leurs préjugés – sauf chez Harel– sont ceux d'une génération largement antérieure à la leur : deux ans séparent l'édition du Pougin (1885) de la fondation du Théâtre-Libre d'Antoine (1887). Quel fossé, pourtant, entre le conservatisme de l'un et l'audace esthétique de l'autre, qui n'hésite pas à proclamer que le théâtre est à réinventer !
Sans doute la tare – et l'intérêt – d'un dictionnaire est-elle de proposer une image fixe, sinon figée, d'une langue, d'un art, d'une technique. Encore faudrait-il – c'est un reproche que l'on ne peut faire ni à Harel ni à Pougin– que les couleurs de cette image ne soient pas trop passées ; il suffit qu'elles soient du passé. Charme désuet, mais charme tout de même ; on lira dès lors Harel comme le feuilleton des coulisses et Pougin comme le conte des Mille et Une Nuits du spectacle.
Au XXe siècle
Pour les dictionnaires de théâtre du XXe siècle on se reportera à la bibliographie générale en fin d'ouvrage. On signalera seulement que l'entreprise cyclopéenne, plus encore qu'encyclopédique de l'Enciclopedia dello spettacolo, avec ses 12 volumes grand format, ne réussit pas à rendre compte de la totalité du monde théâtral avec ses hommes et ses techniques, ses lieux et ses institutions, son passé mythique et son présent turbulent, ses frontières instables et ses exigences esthétiques. Peut-être le nouveau dictionnaire universel en cours de rédaction sous l'égide de l'Institut international du théâtre (IIT) mènera-t-il à bonne fin cette ambition gigantesque. Aussi bien les dictionnaires actuellement disponibles ont-ils choisi soit de s'en tenir aux artistes (l'Encyclopedia of World Drama, de McGraw-Hill, le Theater Lexicon de Rischbieter), soit de développer de vastes synthèses esthétiques (l'Enciclopedia del teatro del' 900 d'Attisani), soit d'adopter un point de vue strictement théorique (le Dictionnaire du Théâtre de Pavis ), soit – formule bâtarde peut-être, mais propre à satisfaire des curiosités multiples – d'envisager le théâtre à peu près sous tous ses aspects, comme le fait le Cambridge Guide to World Theatre de Martin Banham. C'est en fait de la fréquentation combinée de tous ces dictionnaires que pourrait procéder une approche à peu près satisfaisante, mais livresque, du théâtre mondial.
Classement
Spécialité : Technique et créateurs techniques
- 18ème siècle
- 19ème siècle
- 20ème siècle