Comique
Un élément de la réalité sera dit comique s'il provoque chez ceux qui le contemplent le rire, le sourire ou un état d'euphorie amusée. Semblablement, dans l'ordre esthétique, et particulièrement dans la comédie, sera dit comique le caractère d'une œuvre théâtrale provoquant dans son public des réactions semblables.
Principes de classification
La complexité de ces réactions avertit qu'il y a plusieurs sortes de comique et qu'une théorie unitaire du comique reste problématique. Une première distinction sépare ceux qui identifient le comique et le rire (ou le risible), comme Bergson, et ceux qui les tiennent pour des instances différentes, comme Hegel. L'une de ces perspectives implique la possibilité d'une théorie unique et universelle, l'autre, obligeant à se demander quel peut être le contenu d'un comique non risible, introduit à des analyses plus fines de l'écriture et de la représentation ; c'est pour préserver cette possibilité qu'a été suggéré le terme d'euphorie. Des principes de classification, tenant compte des contenus extrêmement variés des œuvres comiques, ont été proposés. Malgré leur apparente clarté, ils ne font guère progresser la compréhension du phénomène comique. Ils sont de deux sortes. Les uns calquent leurs définitions sur les différents types de représentations comiques. La comédie à tiroirs, la comédie larmoyante, la comédie-ballet, la comédie musicale, et même le one-man-show ou l'émission de radio ou de télévision, voire les nouveaux types de comique que pourrait révéler l'avenir, auraient ainsi chacun sa recette propre. Outre que l'analyse de cette diversité est encore dans l'enfance, il n'est pas évident a priori que chaque genre puisse avoir son comique attitré. Les seconds principes de classification reposent sur les niveaux visés, dans une même œuvre, par le comique. En ce sens, on distingue traditionnellement un comique de mots, un comique de caractère, un comique de mœurs et un comique de situation. La hiérarchie établie entre ces différents niveaux a varié selon les époques et selon les intérêts de ceux qui s'attaquaient à ces questions. Le XIXe siècle, imbu de psychologie au théâtre, a privilégié le comique de caractère. Le terme, assez démodé, de mœurs recouvrira volontiers une attitude de critique sociale, tandis qu'un homme de théâtre aura tendance à mettre le comique de situation au premier plan. Les distinctions entre ces niveaux sont commodes, mais parfois difficiles à appliquer : tout personnage de théâtre a un caractère, il a des mœurs, il est dans une situation et il prononce des mots. En outre, ce classement n'introduit pas à une compréhension d'ensemble du phénomène comique. Cette compréhension est promise par Bergson dans son ouvrage intitulé le Rire. La formule la plus célèbre en est que le comique est « du mécanique plaqué sur du vivant ». Dans sa généralité, elle s'applique, certes, à un grand nombre de cas, mais on peut observer aujourd'hui qu'elle ne définit qu'un des moyens d'établir la supériorité du spectateur sur le personnage comique. Il y en a d'autres, et cette supériorité, imaginaire et momentanée, apparaît comme la forme la plus générale de la relation comique entre un public et le spectacle qui lui est proposé. L'humiliation du personnage qui provoque le rire peut aussi être obtenue par un acte qui manque son but, par d'autres schémas de la déception, ou par une critique de dimension sociale, créée, non par des mots, mais par d'autres réactions démonstratives. On peut avoir intérêt aussi à distinguer le comique du personnage du comique d'une situation. Le spectateur peut rire d'un personnage, infériorisé à ses yeux par un des procédés qui le déstabilisent, sans trouver comiques les autres personnages. La situation d'ensemble est plus exigeante ; pour atteindre son but comique, elle doit engendrer des problèmes pour tous les personnages, les soumettant ainsi tous au rire du spectateur ; c'est généralement ainsi que procède Feydeau.
Fragilité ou pérennité du comique
Le comique est également inscrit, plus que d'autres instances théâtrales, dans l'histoire. À la différence du tragique, qui semble lié à certaines circonstances et époques, le comique, sous une forme plus ou moins élaborée, se trouve partout et toujours. Il satisfait un besoin constant et universel. Mais, pour atteindre son public, il englobe des références historiques parfois précises – et périssables. Le comique peut vieillir. Quand il écrivait le Rire, Bergson affirmait, comme une évidence, qu'on riait d'un « nègre » ! Le rire peut donc être fragile. Dans l'œuvre de Tchekhov, le comique se mélange indiscernablement à des situations qui émeuvent jusqu'aux larmes. Cette ambiguïté est peut-être un cas unique dans l'histoire du théâtre. Mais ce qui est fréquent, c'est l'aventure de pièces comiques qui, bien accueillies à leur création, ne font plus rire après quelques années ou quelques générations.
L'exception la plus remarquable à la règle de vieillissement du comique est l'œuvre de Molière. De quel droit nous fait-elle encore rire ? Bien que liée d'une manière évidente à la société de son temps, elle repose sur des instruments universels, soumettant au rire la totalité de la vision : aux Précieuses ridicules succèdent des cocus ridicules, des fâcheux ridicules, des avares ou des malades ridicules et même des honnêtes gens ridicules. En outre, le personnage comique principal est toujours un inconscient, ce qui établit structurellement son infériorité devant le spectateur qui le comprend et le juge. Enfermé dans une chimère imperméable à l'expérience, le personnage moliéresque est par là en accord prédéterminé avec le schéma le plus général du comique.
Bibliographie sélective
- Le rire et la scène française , Félix Gaiffe, Genève : Slatkine, 2011
- Le rire et le risible , introduction à la psycho-sociologie du rire, par David Victoroff, Paris : Presses universitaires de France, 1953
- Psychocritique du genre comique , Aristophane, Plaute, Térence, Molière, Charles Mauron, Paris : J. Corti, 1985
- Le rire , essai sur la signification du comique, Henri Bergson, Paris : Presses universitaires de France, impr. 2007
- L'écriture comique , Jean Sareil, Paris : Presses universitaires de France, 1984
- Les procédés comiques au théâtre , Pierre Bornecque, Paris : Éd. du Panthéon, 1995
- Le comique , principes, procédés, processus, Jean-Marc Defays, Paris : Seuil, 1996
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens