Tragique
L'adjectif « tragique » signifie relatif au genre de la tragédie et son emploi, aussi ancien que la tragédie elle-même, est sans mystère. Toutefois, à côté de cette connotation littéraire, il s'applique aussi à des situations réelles, pour peu que les douleurs et les morts y jouent un rôle important.
C'est ainsi qu'on parlera, improprement mais couramment, d'un accident tragique. La mort en effet n'est pas le tragique, sauf si elle semble révéler quelque intention, mais le tragique s'oriente le plus souvent, et d'une manière nécessaire, vers la mort. Un simple adjectif ne suffisant pas à analyser des intentions qui, dès l'Antiquité, restent subtiles, on a utilisé un adjectif substantivé. On a dit « le tragique », et cette formule a suffi pour désigner un substrat caché. À l'origine, restée proche de son point de départ littéraire, elle signifiait simplement le genre tragique. Mais peu à peu, la notion s'est enrichie, sans toujours se clarifier, et elle renvoie aujourd'hui à une catégorie fondamentale de l'esthétique théâtrale.
Le tragique entre fatalité et liberté
Sur son contenu, les opinions divergent considérablement. La plus répandue parle de destin, de fatalité, lit les actions tragiques comme si elles étaient prédéterminées et considère que le devoir lui-même s'impose au héros comme une nécessité extérieure. Une autre thèse, plus proche des réalités historiques et du texte même des tragédies (Racine n'emploie jamais le mot « fatalité »), conserve au contraire la libre décision du personnage, et celle-ci entraîne des événements imprévisibles. En ce sens, le tragique pourrait être défini comme un sentiment provoqué par une situation, fictive ou réelle, où le personnage choisit librement de sacrifier son bonheur personnel à une exigence morale élevée qui cause son malheur ou sa mort. Si le tragique est effectivement constitué par une alliance contradictoire entre nécessité (de la situation) et liberté (du personnage), il sera forcément doté d'un statut ambigu qui explique les hésitations de la critique à son sujet. Cette ambiguïté colore toutes les analyses des penseurs qui réfléchissent sur le théâtre, d'Aristote à Hegel et au-delà. Il en résulte que le tragique semble n'exister que sur un mode douteux : son être est un être de mauvaise foi, il n'est qu'une causalité estompée, et les ressorts de l'action tragique peuvent toujours, si l'on cherche bien, être expliqués par des causes rationnelles. Dans cette perspective, la croyance à la fatalité est une conduite magique (d'où son prestige), tandis que la revendication de la liberté résulte de la contingence des événements et de l'épanouissement du personnage dans une dramaturgie créatrice. La même ambiguïté règne dans le rapport du tragique au spectateur. Bien que proposant des malheurs atroces, le tragique est paradoxalement euphorisant. Il indique une limite de ce que l'homme peut faire.
Ses lieux d'élection
À la différence du comique, le tragique n'est pas cultivé partout et toujours. Il a surtout fleuri dans la Grèce antique, dans l'Angleterre élisabéthaine et dans la France de Louis XIV. Les « tyrans » des cités grecques ont favorisé la naissance de la tragédie, les secousses de la monarchie anglaise étaient en elles-mêmes un spectacle tragique, l'absolutisme de Versailles était un cadre et une incitation. Peut-être la figure du roi, magnifiée par certaines circonstances historiques, a-t-elle montré qu'elle était capable, plus que d'autres, d'affronter le problème tragique. Au XXe siècle, les rois disparaissent ou perdent leur prestige, mais une forme moderne du tragique peut apparaître. La transcendance y est sociale. Au lieu que le personnage se heurte à quelque commandement quasi divin qui n'est autre que sa propre exigence la plus intime, il luttera contre les forces de la société dont il fait partie. L'ascension d'Arturo Ui, dans Brecht, était « résistible », mais, comme on ne lui a pas résisté, le tragique est advenu. De nos jours, le tragique perd ses connotations classiques, mais retrouve une vie étrange, impliquant une angoisse sans cause, chez des auteurs comme Ionesco ou Beckett.
Bibliographie sélective
- Le Retour du tragique , essai, Jean-Marie Domenach, Paris : Éditions du Seuil, DL 1967
- Les lois du tragique , par Jules Monnerot, Paris : Presses universitaires de France, 1969
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens