LOPE DE VEGA
[Felix Lope de Vega Carpio]

Madrid, 1562 - 1635

L'un des plus grands dramaturges espagnols.

Issu d'un milieu modeste d'artisans, il fait ses études chez les théatins et peut-être à l'université d'Alcalá de Henares. Enfant prodige en littérature – la légende veut qu'il ait écrit ses premières œuvres à dix ans, sa première comédie à douze.

Sa vie fut un entrelacement d'épisodes romanesques, de passions violentes et de moments de quiétude bourgeoise. Plusieurs fois marié et veuf, il connaît une vie sentimentale tumultueuse. Comme la plupart des artistes de son temps, il doit rechercher la protection des grands et de l'Église afin de subsister. Il est ordonné prêtre en 1614. Doté d'une intelligence hors du commun et d'une extrême sensibilité, riche d'une large culture, travailleur infatigable et fécond, il connaît de son vivant une gloire quasi mythique dont témoignent les surnoms de « Prodige de la nature », « Poète du ciel et de la terre » ou « Phénix des beaux esprits » dont on le gratifie. Son œuvre est immense. À la seule exception du roman picaresque, il n'est de genre où il ne se soit illustré. Sa prose, notamment, est riche d'un chef-d'œuvre autobiographique, La Dorotea (La Dorothée, 1632), dont la facture – une « action en prose » destinée à la lecture et non à la représentation théâtrale – rappelle celle de La Célestine.

Un homme-théâtre

Nul plus que lui ne mérita l'hommage des histrions et du public du XVIIe siècle. Il était homme de théâtre au plein sens du terme, joignant à ses prodigieuses facilités d'écriture une connaissance approfondie de l'art des comédiens et une perception intelligente des attentes et des comportements du public. L'amour sous toutes ses formes, des plus épurées aux plus sensuelles, des plus légères et fantasques aux plus tragiques, constitue le grand thème de ses comedias, un thème dont il tire les variations les plus étonnantes. Ses personnages féminins, grandes dames, bourgeoises ou simples paysannes, sont d'une grande nouveauté pour l'époque tant ils dessinent en filigrane le portrait hardi et séduisant d'une femme indépendante et forte, mais également vertueuse et digne dans l'affirmation de sa liberté. Lope de Vega, qui se fait gloire de ses dons d'improvisateur, prétend avoir écrit plus d'un millier de pièces. Il nous reste 436 comedias et 43 autos sacramentales authentifiés. S'il n'a guère écrit d'intermèdes ou d'autres genres mineurs, il est en droit de revendiquer la première zarzuela de l'histoire espagnole, La Selva sin amor (La Forêt sans amour), représentée en 1629 lors d'une fête royale. Toute classification par genre étant exclue du fait de la nature même de la comedia, les historiens essaient d'ordonner sa production par thèmes.

Pièces à sujet historique, comme El Remedio en la desdicha (Le Remède dans le malheur), d'ambiance moresque et El Bastardo Mudarra (Mudarra le bâtard), fondé sur la tragique légende des infants de Lara. Pièces à sujet religieux, comme Lo Fingido verdadero (La Fiction véridique), imité par Rotrou dans son Saint Genest, dans lequel Lope de Vega brode sur le motif du grand théâtre du monde et développe deux scènes de théâtre dans le théâtre. Le Châtiment sans vengeance (El Castigo sin venganza), fondé sur le thème classique de l'honneur conjugal, et Le Chevalier d'Olmedo (El Caballero de Olmedo) qui tire son argument d'un simple refrain populaire, constituent deux magnifiques exemples de construction tragique. Ses comédies de cape et d'épée, aux intrigues amoureuses habiles et légères, parfois pimentées d'une pointe de satire des mœurs et des préjugés, figurent parmi les plus célèbres : Lo Cierto por lo dudoso (Le Certain pour l'incertain), El Acero de Madrid (L'Eau ferrugineuse de Madrid), Las Bizarrías de Belisa (Les Hardiesses de Bélise), La Dama boba (La Dame sotte), qui montre comment l'amour peut rendre intelligent le plus sot, Aimer sans savoir qui (Amar sin saber a quien), qui exalte le sacrifice de la femme qui aime, Le Chien du jardinier (El Perro del hortelano), qui ironise sur les jeux de l'amour et de l'ambition. Également fameuses, ses comedias d'ambiance rustique, aux accents lyriques incomparables – La Moza de cántaro (La Fille à la cruche), Los Novios de Hornachuelos (Les Fiancés d'Hornachuelos), Le Vilain dans son coin (El Villano en su rincón) –, prototypes exemplaires d'une variété extrêmement originale du théâtre européen de l'époque. Et pour clore l'énumération, les grands drames de l'honneur paysan : Le Meilleur Alcade, c'est le Roi (El Mejor alcalde, el Rey), où s'affirme l'idéal d'une monarchie source d'honneur et de justice pour tous ; Peribañez et le commandeur d'Ocaña (Peribañez y el comendador de Ocaña), extrêmement lyrique et touchant, où les nobles vertus des vilains triomphent des turpitudes d'un aristocrate dévoyé ; et surtout Fuenteovejuna, où Lope de Vega met en scène l'émouvante revendication de dignité humaine et la juste révolte collective d'une population villageoise tyrannisée par son seigneur, l'une des plus célèbres parmi les rares œuvres espagnoles du XVIIe siècle qui soient porteuses de significations universelles et soient capables de transcender le contexte historique qui présida à leur création.

Un théâtre populaire et national

« La comédie est un miroir », disait Lope. Personne mieux que lui ne savait jouer des artifices du reflet. Il ne reproduit point la vie, il la réinvente, créant un univers dramatique où tout est fantaisie et métaphore : le gracioso revient toujours au moment opportun pour nous le rappeler. Lope de Vega a reçu de ses prédécesseurs une dramaturgie composite, peu sûre de ses formes. Il lui a donné sens et unité. Mêlant adroitement les formes savantes et populaires de l'art, comme le fait Shakespeare, son contemporain, il ouvre l'espace dramatique à toutes les sources d'inspiration possibles : Bible, mythologies, histoire, légendes, fables, événements contemporains, jusqu'aux simples épisodes de la vie quotidienne. Accordant la fiction théâtrale sur l'horizon d'attente du public le plus large, il crée un théâtre véritablement national, capable d'exprimer les idées et les sentiments de ses contemporains de l'Espagne du XVIIe siècle, ainsi que leur façon d'appréhender et d'interpréter le monde. Mais si la comedia lopesque manque de transcendance et n'atteint pas la valeur universelle ni la profondeur humaine du drame shakespearien, elle n'en constitue pas moins une étape décisive dans l'histoire du théâtre moderne.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Édition Bordas, 2008

Classement

Spécialité : Europe du Sud et Amérique latine

Zone(s) géographique(s) :
  • Espagne
Période(s) :
  • Renaissance
  • 17ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
16/06/2026