Traître

Pour ce qui est de son niveau hiérarchique en terme de fonction dramatique, le traître n'a rien à envier au héros, d'autant qu'il peut être – tel Coriolan, traître à sa patrie dans la pièce de Shakespeare – héros lui-même. Mais le plus souvent le traître est, sinon un subalterne, du moins un second en qui le héros – mais non le public car on lui révèle très vite le dessous des cartes – place toute sa confiance, et qui vient la démentir par une conduite délictueuse. Le traître ne se définit pas par sa méchanceté : ce n'est pas un caractère mais un rôle. Un mauvais rôle, au demeurant car le viol de la parole donnée (surtout donnée au Prince) ne peut que le rendre antipathique. S'il est traître par faiblesse, comme Cinna entraîné à trahir Auguste par amour pour Emilie, sa veulerie n'arrange pas son image. Mais si l'on est traître pour la bonne cause, tout change de signe : la fin justifie les moyens. Abner, officier de la Maison d'Athalie, passe à l'ennemi, c'est-à-dire du côté de Dieu et dès lors se voit lavé de toute tache de déloyauté. Un bon traître est un oxymore vivant : conseiller-traître comme Narcisse dans Britannicus ou Iago dans Othello, il est sûr de lui et s'il reste odieux, son jeu double-face le fait craindre des autres personnages, mais fait admirer du public l'acteur qui l'endosse ; car c'est un tour de force d'être visiblement louche sans se laisser percer à jour. Narcisse n'est-il pas le tireur de ficelles qui manœuvre à la fois un jeune héros trop crédule et un apprenti monstre encore hésitant ? Iago n'est-il pas le metteur en scène de la catastrophe qu'il annonce et prépare dès son entrée et dont il maîtrise le tempo avec maestria ? Sa volonté de nuisance n'a d'égal que son pouvoir de dissimulation ; il n'est démasqué qu'à la dernière scène, une fois son projet (détruire Othello) réalisé et il pousse jusqu'au bout la provocation, refusant de s'expliquer et encore moins de se repentir ; blessé par Othello il a ce mot de la fin : « Je saigne, mais ne suis pas tué, Monsieur ». C'est digne de la phrase de Caligula dans la pièce de Camus : bardé de coups, il refuse encore l'évidence : « Je suis toujours vivant ! »

La position du traître sur l'échiquier théâtral est délicate : s'il agit avec une totale dissimulation et érige le mal en Valeur, il fait froid dans le dos, contrevient à la morale de la vertu triomphante et renverse l'ordre (apparent) du monde ; mais s'il est le premier, comme Richard III, à dénoncer sa vilenie pour que nul ne l'ignore, ses pouvoirs de duplicité sont démasqués avant même d'être mis en œuvre. C'est tout le problème d'un rôle de composition qui est en question. S'il compose bien son personnage-type et qu'il le tienne jusqu'au bout – comme le faisait Jouvet en interprétant Tartuffe – on ne connaîtra jamais la vérité du traître : Tartuffe trahit-il la morale qu'il prêche ou en est-il la première victime ? Traîtrise et ambiguïté dès lors vont de pair et ce chevauchement des affects ouvre des horizons (ou des abîmes) du côté des rapports de la sincérité et du mensonge, du moins tels que le théâtre peut – ou ne peut pas – en rendre compte. C'est pourquoi les rôlesconventionnels et purement fonctionnels de traîtres, comme dans le théâtre élisabéthain, le mélodrame et le drame romantique manquent-ils d'intérêt : ce ne sont que des seconds couteaux, tout juste bons à transpercer Jules César (dans la pièce de Shakespeare).

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Éditions Bordas, 2008

Classement

Spécialité : Lexique théorique et théoriciens

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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026