Esthétique théâtrale
Le mot esthétique apparaît en Allemagne en 1750 et ne devient d'un usage courant qu'entre 1800 et 1850. Il désigne la science, ou plus modestement la réflexion, qui porte sur la beauté des œuvres d'art.
Le développement de cette réflexion est donc contemporain du vaste mouvement de contestation qui, sous le nom de romantisme, proclame, entre autres libertés, celle de cultiver les arts dans un esprit de relativité et de variété, que souligne la recherche de la couleur locale ignorée des époques antérieures. Dès lors deux directions s'offrent à la réflexion sur le beau. Il y a une esthétique normative et une esthétique simplement descriptive. La première donne des règles qu'elle prétend universelles. Un coup d'œil sur l'histoire suffit pourtant à montrer que ces règles ne sont considérées comme valides que dans un temps et un milieu déterminés, et en outre qu'elles sont plus l'expression d'un goût que d'une nécessité objective. Le simple fait qu'il y ait plusieurs esthétiques normatives montre que la prétention à un code universel n'est pas fondée. Le beau n'est ni démontrable ni immuable. Il n'empêche qu'on entend couramment dire : « c'est du théâtre » ou « ce n'est pas du théâtre », signe évident de référence à une norme implicite (faite d'habitudes plus que de raisonnements) que l'on juge indiscutable.
L'esthétique descriptive, pour des raisons différentes, n'a pas davantage réussi à s'imposer, pas plus au théâtre que dans les autres arts. Certes, elle est plurielle, elle offre une variété de descriptions des formes. On pourrait, dans l'esthétique théâtrale, en suivant les grandes époques de l'histoire du théâtre ou des aires géographiques suffisamment contrastées, établir une série de monographies dont chacune aurait sa cohérence. Il y aurait, par exemple, et la liste est loin d'être exhaustive, une esthétique shakespearienne qu'on appellerait peut-être aussi baroque, une esthétique classique ou pompeuse, niée et prolongée à la fois par une esthétique romantique, une réaliste, une symboliste, une brechtienne, une de l'absurde, une du quotidien. Ne faudrait-il pas aussi faire une place à l'esthétique musicale, à la structure très originale des œuvres japonaises ou de celles de l'Afrique noire ? Somme toute, il n'y pas une esthétique théâtrale, il y en a nécessairement plusieurs. Aucun principe d'organisation qui serait commun à ces divers sous-systèmes ne semble apparaître. L'ensemble des esthétiques théâtrales n'est pas comparable à celui des corps chimiques, qui est cohérent, même s'il est ou a été incomplet.
L'originalité de chaque esthétique semble irréductible. Irrémédiablement enchaînée au concret, l'esthétique théâtrale a en fait renoncé à dépasser les frontières de l'histoire et a tenu le plus grand compte, en cherchant sa propre définition, des techniques ou des idéologies avec lesquelles elle est contrainte de travailler. Elle apporte, plus ou moins nettement selon les cas, sa couleur propre à l'architecture du bâtiment théâtral, à la dramaturgie, à la mise en scène, à la pratique du comédien, aux décors, aux costumes, aux éclairages, aux effets sonores, etc. Elle ne peut pas ne pas intégrer non plus, dans la mesure où son public les attend, de vastes paysages historiques, une morale, au moins implicite, et même une métaphysique. La combinaison de tous ces éléments acquiert nécessairement un sens.
Par cette approche, l'ensemble des esthétiques théâtrales tend à progresser vers ce qui est peut-être le rêve de la science théâtrale universelle, cette histoire totalisante du théâtre, cette Theaterwissenschaft . L'emploi de l'expression « esthétique théâtrale » au singulier ne dénoterait alors que l'aspiration à l'impérialisme culturel chez chacun des sous-systèmes qui prétendent à cette domination.
Bibliographie sélective
- Textes d'esthétique théâtrale , 2, [réunis et présentés par] Martine de Rougemont,... Jacques Scherer,..., Paris : CEDES et C.D.U. réunis, 1978
- L'esthétique théâtrale , Catherine Maugrette ; sous la direction de Francis Vanoye, [Paris] : A. Colin, DL 2005
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens