Sigma
En trouvant les moyens de créer, en 1965, un festival d'avant-garde à Bordeaux, Roger Lafosse, commissaire général de SIGMA, s'est lancé dans une aventure artistique visant à réagir contre certains processus d'uniformisation culturelle de masse.
Un projet original
R. Lafosse veut faire subir à sa ville une véritable « révolution culturelle » qui puisse laisser des traces durables. Pour ce faire, il se met en devoir de proposer à un public provincial, peu informé, des productions novatrices, repérées dès qu'elles se signalent. La part réservée au théâtre, dans ce festival pluridisciplinaire, a toujours été prépondérante. Sont accueillis avec sollicitude tous les spectacles qui rompent avec les normes, les conventions et qui font tomber, à l'occasion, quelques tabous. SIGMA, pour ce qui est de l'action culturelle, se situe paradoxalement dans une marginalité institutionnalisée de fait. Le pari, un peu fou, a été et est d'impliquer une ville dans les cheminements imprévisibles d'entreprises culturelles tournées vers la création plus que vers la diffusion.
Dès le début, la complicité d'un large public, passé les représentations fracassantes de Pinget ou d'Arrabal, est telle que le Living Theatre, avec Antigone de Brecht ou Frankenstein de Mary Shelley, est reconnu comme l'instrument d'une révolution attendue. Les spectacles collectifs du Bread and Puppet ou ceux de l'Open Theatre, comme le Serpent, Ubu Cocu, Terminal, font participer les spectateurs à un cérémonial de fête païenne comme le souhaitait Grotowski.
Dans les années soixante-dix, on est ballotté entre les recherches dévastatrices du Ridiculous Theater, les recherches puristes du Carrozzone et les excentricités du Grand Magic Circus naissant. Avec Zartan, frère mal aimé de Tarzan, un coup dur est porté au théâtre à message. Les trouvailles bouffonnes de Savary rejoignent celles, plus loufoques, de Guénolé Azerthiope, âme du Phénoménal Théâtre. Le public accepte volontiers de se laisser entraîner dans un tourbillon d'effets forcés, hauts en couleur, qui servent l'irrévérence ou la causticité. Plus tard, on attend du groupe TSE, du Medicine Show, de la Nouvelle Compagnie d'Avignon, du Chêne Noir, des bagnards du Barbwire Theater qu'ils soient extravagants dans le rejet de tous les poncifs.
Une créativité en dent de scie
Le retour du Living Theatre, en 1975, est raté. La Tour d'Argent ou les Sept Méditations sur le sadomasochisme politique relèvent d'une idéologie de la révolte qui ne passe plus, même si la représentation scénique est prodigieuse. Le People Show, le Théâtre populaire de Québec, l'Odin Teatret font glisser vers un esthétisme par trop conforme à l'anti-conformisme. Le théâtre dansé Sonkai Juku, esthétisant la cruauté et banalisant le sacré par l'intermédiaire d'acteurs blanchis au talc, s'impose dans cette grisaille relative.
Le prospecteur infatigable qu'est Lafosse, va ramener, autour des années quatre-vingt, des troupes néerlandaises comme le Hauser Orkater, le groupe Perspekt, le Taller qui s'efforcent de promouvoir un théâtre de collages influencé par les images, les bandes dessinées, les clips vidéo, le cinéma d'animation. On mêle tout avec une inventivité étonnante, la chorégraphie, le mime, les évolutions acrobatiques, les éléments scéniques modulables. Le spectacle devient multi-média.
En 1986, SIGMA se veut terrible. On fait appel à la Fura Dels Baus. Accions ou Suz o Suz mettent le feu aux poudres. Un grandiose happening collectif s'empare furieusement du lieu scénique. Tous les systèmes d'oppression du corps et de la pensée sont dénoncés devant un public littéralement brutalisé. Cette forme théâtrale presque délictueuse inspire d'une manière moins outrée le théâtre Varia de Liège qui, avec la Mission de Müller, se contente de faire assister à des scènes impressionnantes au fond d'une fosse remplie de boue. Les représentations pleines de fureur du théâtre-cirque Zingaro, du cirque de caractère Archaos, du cirque Aligre ressortissent à cette même veine.
Un lieu d'expériences
Au moment où le théâtre d'avant-garde est devenu un marché, SIGMA continue consciencieusement à découvrir, soutenir, aider ceux qui veulent dire plus que vendre. De plus en plus, ce festival qui se prétend, à juste titre, centre expérimental, accueille toutes les troupes de baladins qui travaillent dans l'incertitude et l'instabilité : la troupe du Licedieï, celle de la Volière Dromesko, du théâtre Job, du Cirque du docteur Paradi, du Générik Vapeur.
En 1991, vingt troupes dispensent cinquante-cinq représentations sous des chapiteaux disposés autour du hangar n° 5 d'un port défunt. Chaque troupe est invitée à montrer sa différence. SIGMA, de plus en plus, fait figure de manifestation culturelle attentive à tout ce qui bouillonne de par le monde, en matière de travail théâtral expérimental. Ce qui apparaît, si l'on considère seulement les créations récentes apportées par le théâtre Dar A Luz de Los Angeles ou le Wooster Group de New York, est que l'originalité se trouve aujourd'hui dans l'utilisation forcenée des moyens audiovisuels. Les spectacles sont constitués de collages d'images recyclées, de bouts d'enregistrements parlés et sonores. Les acteurs ou personnages s'inscrivent adroitement dans ce théâtre-milieu qui, utilisant tous les langages possibles, se veut total.
SIGMA a eu aussi ce grand mérite de révéler bien des artistes indépendants : Zouc, Farid Chopel, Jango Edwards, et surtout de donner à des troupes locales l'occasion de s'affirmer sinon de s'imposer. En butte à des difficultés économiques et politiques Sigma a dû annuler son édition 1993. Il a disparu en 1997.
Classement
Spécialité : Institutions et lieux
- France
- 20ème siècle