Ombres
(Le théâtre d')
Forme dramatique qui consiste à accompagner une narration rituelle, épique ou satirique, de la projection sur un écran d'images d'objets fixes ou articulés, manipulés par un montreur.
Origines
Chaque pays, pour des raisons d'orgueil national, revendique la création des genres qui y sont pratiqués. Pour se limiter au théâtre d'ombres, les Grecs, qui ont repris le théâtre d'ombres turc seulement au XIXe siècle, et où Karagöz est devenu Karagiosis, s'appuient sur Platon pour soutenir qu'ils en sont les créateurs. Les Indonésiens, à la suite de Rassers, prétendent qu'il est issu de rites locaux pour l'évocation des morts. Les Chinois invoquent la légende du prêtre taoïste qui au IIe siècle av. J.-C. aurait fait apparaître le fantôme d'une concubine impériale sur un écran, alors qu'aucun texte ne mentionne le théâtre d'ombres en Chine avant le Xe siècle. Faute de documents, il est impossible de résoudre ce problème de l'antériorité de la technique, peut-être déjà inventée sur les parois des cavernes de la préhistoire. Mais si l'on parle de l'utilisation de cette technique pour jouer du théâtre, il semble que l'Inde ait eu un rôle déterminant et qu'ensuite les civilisations d'Asie du Sud-Est aient repris technique et répertoire tandis qu'en Chine l'idée a été empruntée pour un répertoire original. La route de la Soie et la voie maritime qui allait du sud de la Chine à l'Égypte ont aussi véhiculé les théâtres d'ombres et de marionnettes. On peut suivre les influences dans les deux sens, même si, à certaines époques, des événements politiques les ont contrariées. Le théâtre d'ombres, par exemple, s'il n'a existé au Japon qu'épisodiquement à la fin du XIXe siècle sous l'influence occidentale, a cheminé de la Chine à la Grèce au cours des siècles le long des voies terrestres et maritimes : il existait jadis un théâtre d'ombres en Perse et voici quelques années un montreur d'ombres sur les montagnes d'Afghanistan jouait encore en vieux persan des pièces tirées du Livre des rois de Firdousi, si bien que l'on peut retracer les déplacements de ce théâtre. Ces influences sont allées au-delà de l'Asie : les jésuites notamment ont introduit en France le théâtre d'ombres.
Technique
Les figurines du théâtre d'ombres, généralement découpées dans de la peau, existent également selon leur pays d'origine en parchemin, carton, papier, fer et, aujourd'hui, plastique. Elles représentent des personnages ou animaux réels ou légendaires, sous une forme stylisée. Le plus souvent articulées, translucides et colorées, la plupart d'entre elles sont percées de trous et de motifs qui ont une fonction esthétique mais aussi qui soulignaient, dans les pays musulmans, la non-humanité des personnages, mettant ainsi le théâtre d'ombres à l'abri de l'interdit islamique de toute représentation humaine. Les figurines sont manipulées, entre une source lumineuse et l'écran, à l'aide de tiges de bois, de corne, de fer ou de bambou, par le montreur et ses assistants. Le montreur, parfois aussi fabricant des figurines, interprète tous les rôles, il improvise certaines parties d'après un canevas ou un livret transmis de génération en génération, la musique d'accompagnement le suit, et non l'inverse comme dans l'opéra occidental. Il est en outre souvent considéré dans le Sud-Est asiatique comme un intercesseur entre le monde des vivants et celui des puissances divines.
Répertoire
Si l'on met à part le théâtre d'ombres turc, presque exclusivement comique avec toujours le même personnage principal, Karagöz, à qui son compère Hadjiyvat (Hacivat) donne la réplique, on peut distinguer deux grands ensembles dans les répertoires d'Asie : l'Inde qui a influencé presque toute l'Asie du Sud-Est et où la plus grande partie du répertoire est tirée du Rāmāyana et du Mahābhārata, plusieurs cultures ayant ajouté des pièces originales, soit en prêtant aux personnages de ces deux épopées des aventures qui ne se trouvent pas dans l'original indien, soit en reprenant des mythes locaux particuliers, soit en s'inspirant d'histoires venues du monde musulman ; la Chine qui, si elle a fait sans doute des emprunts techniques à l'Inde, possède un répertoire propre, pour les deux tiers tiré d'un substrat magique et de l'histoire même de la Chine.
La forme indienne la plus ancienne du théâtre d'ombres est sans doute celle de l'État du Karnataka (Inde). Les personnages ou de véritables scènes, avec un décor et plusieurs personnages, sont découpés dans de la peau de daim, mais, n'étant pas articulés, sont simplement agités contre l'écran devant lequel on les fait passer. Mais la beauté des couleurs et l'audace du dessin sont des exemples remarquables de l'esthétique populaire indienne ; de même que celles de l'Orissa, plus frustes, non peintes, mais douées d'une grande force évocatrice. À partir de là, les figurines se sont développées dans deux directions. Au Cambodge (nang sbek) et en Thaïlande (nang yai) de véritables tableaux découpés dans de la peau de buffle sont tenus par des danseurs au-dessus de leur tête et défilent devant et derrière l'écran au fur et à mesure de leur thème pour suivre le déroulement de l'histoire que chantent les musiciens de l'orchestre. L'autre voie a été d'articuler les figurines qui ne représentent plus alors chacune qu'un seul personnage. Dans l'Andhra Pradesh (Inde) les figurines sont très grandes et les manipulateurs en dansant impriment leurs mouvements aux personnages tandis que les sonnailles qu'ils portent aux chevilles scandent leurs pas et leurs chants, accompagnés par quelques musiciens. Les théâtres d'ombres de Malaisie (wayang gedek), de Thaïlande (nang talung) et d'Indonésie (wayang kulit) forment un ensemble : le manipulateur est aussi un médium et un conteur ; il est accompagné par tout un orchestre et les figurines n'ont que les bras articulés. En Chine, pour permettre beaucoup de variations dans les mouvements, furent ajoutées des articulations à la taille, aux épaules, aux coudes, aux poignets, aux genoux ; les têtes sont interchangeables pour multiplier les personnages ; et le parchemin est enduit d'une huile végétale pour le rendre plus translucide et permettre de mieux voir les couleurs. En Turquie, la baguette pour le corps est fixée à l'horizontale et enfoncée dans un trou du parchemin, au lieu d'être attachée, ce qui est aussi le cas dans le sud de Taiwan, mais ici une double encoche permet de faire bouger seulement une partie du corps.
Situation actuelle
Sauf en Indonésie, où il continue à être présent et à jouer un rôle social et religieux, le théâtre d'ombres est en voie de disparition ou, au mieux, de marginalisation, dans le reste du monde. En Asie, bien qu'il représente les mêmes pièces que le théâtre d'acteurs et présente un intérêt particulier car, plus conservateur, il a souvent gardé un répertoire et un rôle religieux tombés en désuétude ailleurs, cet aspect traditionaliste met aujourd'hui en danger son existence : à quelques exceptions près, il ne survit plus que dans des villages. L'affaiblissement de la religion, le succès des spectacles et des musiques modernes, du cinéma et de la télévision, la difficulté pour les jeunes de comprendre la langue ancienne des pièces expliquent leur déclin. En Inde, seules les ombres géantes du Tollu Bhomalatta survivent en Andhra Pradesh. Quelques troupes témoignent du grand raffinement qu'avait atteint cet art en Chine. En Malaisie et en Thaïlande, les ombres n'apparaissent plus qu'à quelques fêtes religieuses. Elles ont disparu dans le monde arabe, victimes des interdits de la colonisation que pourfendait le bras-phallus de Karagöz, personnage reflétant le bon sens, la naïveté et la trivialité populaires. Ce même Karagöz survit en Turquie et en Grèce (Karagiosis) ; il joue le même rôle et possède les mêmes caractéristiques que les marionnettes ses cousines plus tardives que sont Pulcinella, Guignol, Punch, Kasper, Don Cristobal, Petrouchka et tous les autres.
En Europe, le théâtre d'ombres a été souvent confondu avec les ombres chinoises, divertissement qui consiste à imiter des animaux et des personnages avec l'ombre projetée des doigts ou de la main. Introduit en Italie au XVIIe siècle puis en France en 1767, il reste une forme marginale. François Dominique Séraphin et ses descendants animent un théâtre d'ombres à Versailles puis au Palais-Royal de 1774 à 1859. Les ombres redeviennent à la mode au cabaret le Chat noir, fondé par Rodolphe Salis à Montmartre en 1881. Henri Rivièrey présente de 1886 à 1898 un petit théâtre d'ombres chinoises. Des spectacles satiriques y sont donnés, ainsi que dans d'autres salles parisiennes jusqu'en 1923. Aujourd'hui, en France, des créateurs (Boulair, Hubert, Lescot) ont choisi le théâtre d'ombres comme moyen d'expression, d'autres l'intègrent à leurs mises en scène.
Bibliographie sélective
- Le Théâtre d'ombres à Kelantan. Préface de Jean Filliozat. [6e édition.] , Jeanne Cuisinier, Paris : Gallimard (Le Mesnil-sur-l'Estrée, impr. Firmin-Didot et Cie), 1957
- Karagöz , Turkish shadow theatre, Metin And, Istanbul : Dost publ., 1979
- Des poupées à l'ombre , le théâtre d'ombres et de poupées en Chine, par Jacques Pimpaneau, Paris : Université Paris 7, Centre de publication Asie orientale, 1977
- El Teatre d'ombres arreu del món , les grans tradicions, Annie Gilles, Mariano Dolci, Xavier Fabregas, Françoise i Cherif Khaznadar [etc...], Barcelona : Publicaciones de l'Institut del Teatre de la diputació de Barcelona, Ediciones 62, 1984
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens
- Inde
- Chine
- Grèce
- Égypte
- Japon
- Cambodge
- Thaïlande
- Indonésie
- Turquie
- Malaisie
- France
- Italie
- Antiquité grecque
- Moyen âge
- 18ème siècle
- 19ème siècle
- 20ème siècle