Molière en Orient
La traduction et l'adaptation des œuvres de Molière, dès le milieu du XIXe siècle, par les Turcs, les Arabes et les Iraniens, font naître l'envie chez les auteurs de ces nations d'écrire des pièces de théâtre. Molière est le dramaturge étranger qui, par son « comique critique », exerce le plus d'influence chez ces peuples.
Les Arabes
Le maronite Al-Naqqâsh (1817-1855) est le premier à écrire en arabe une pièce adaptée ou fortement inspirée de l'Avare de Molière : Al-Bakhil (Beyrouth, 1847). Il la fait accompagner de nombreuses mélodies orientales, usage qui deviendra courant désormais dans ces régions. Les noms des personnages, les lieux de l'action et parfois les situations deviennent arabes. Les rôles féminins sont joués en travesti par des garçons. En 1850, Al-Naqqâsh écrit Abou Hassan al-Moughaffal (Abul Hasan la dupe) qui mélange aux Mille et Une Nuits des éléments de l'Étourdi de Molière. En 1853 vient Al-Hasud (le Jaloux), très proche du Tartuffe. Malgré le grand succès des représentations, à la mort de Naqqâsh, la salle de théâtre est transformée en église. En Égypte un jeune juif, Ya'qub Sannu' (qui signe James Sannua, 1839-1912), faisant partie du mouvement national, crée la presse satirique et écrit des pièces en italien dont trois jouées à Gênes, puis donne trente-deux textes en arabe dont quelques-uns pour les marionnettes. Sannua, nommé le « père du théâtre égyptien », y prend le parti des pauvres contre le khédive Ismaïl (1863-1879) qui lui donne quand même le titre de « Molière égyptien ». Inspiré par le comique français dont il adapte et transforme les œuvres, Sannua écrit en un arabe dialectal susceptible d'être compris par tous, et connaît un grand succès dans ses pièces où il joue lui-même. Mais son côté subversif amène la fermeture de sa salle en 1872 alors qu'elle n'a vécu que deux ans. Sa grande réussite est le Molière d'Égypte et ce qu'il a souffert (Molière Misr wa ma yuqasih), fortement influencé par l'Impromptu de Versailles où il se met en scène et montre les relations presque familiales du directeur avec sa troupe. La Princesse alexandrine est aussi emprunté, pour la structure, au Bourgeois gentilhomme. Un autre Égyptien, Mohammad Othman Jalâl (1829-1898), arabise le Tartuffe (Shaikh Matluf, 1874), les Femmes savantes, l'École des maris, l'École des femmes, les Fâcheux, avec des ajouts, des omissions et des anachronismes. Son Matluf a encore du succès aujourd'hui. L'acteur qui joue le mieux les rôles de Jalâl est Georges Abyad, chrétien de Syrie qui a fait le Conservatoire de Paris. Un autre comédien, Najib al-Rihani, est surnommé le Molière oriental. Najib Haddâd, Beyrouthin d'origine, vécut en Égypte et fut un adaptateur prolifique de Molière. Le contemporain Mahmud Taymur, influencé par les Précieuses Ridicules, écrira Un thé (Haflat shai) pour ridiculiser les gens qui singent les manières occidentales. Molière est très connu au Maghreb, où les Marocains Saddiki et Al-Alj font des adaptations intéressantes de l'École des femmes et des Fourberies de Scapin ; à cette dernière pièce (présentée au festival du Théâtre des Nations en 1956), ils mêlent le personnage de Joha, le simplet connu de tout le monde musulman. L'algérien Mahieddine Bachetarzi adapte l'Avare et le Malade imaginaire. Ses remaniements au goût du public d'Alger choquent des arabisants qui parlent d'« exercices puérils et de farces grasses et copieuses » (R. Bencheneb).
Les Turcs
En 1813 est imprimée en caractères arméniens la première des traductions de Molière en turc : le Médecin malgré lui. Saffet bey, le chambellan du sultan Abdul Medjid (1839-1861), traduit du Molière pour être joué par les jeunes musiciens de l'Orchestre impérial turc. En 1845, le même roi invite trois de ses médecins à venir voir deux pièces de Molière qui ridiculisent la profession. Mais c'est Mirza Fath 'Ali Akhundzâdeh (russifié en Akhundov), considéré comme le premier dramaturge de l'Asie occidentale, qui écrit en langue turque de l'Azerbaïdjan persan, entre 1850 et 1855, six comédies dont l'esprit est celui de Molière qu'Akhundzâdeh considère comme un « auteur dramatique supérieur et digne de révérences et de respect ». L'attrait de l'écrivain français est tel en Turquie qu'Ahmed Vefiq pacha, gouverneur de Bursa, adapte presque toute l'œuvre de Molière (publiée à Constantinople en 1869), qu'il possède sa propre troupe, dirigeant directement ses comédiens. L'influence de Molière est importante aussi sur le Karagöz et l'on voit, dans le théâtre d'ombres turc, nombre de scènes inspirées du Tartuffe, de l'Avare et des Fourberies.
En Iran
Akhundzâdeh est traduit en persan en 1874 et indirectement par lui l'esprit de Molière pénètre en Iran. Dès 1871, un véritable auteur persan, Mirzâ Âqâ Tabrizi, écrit des pièces fortement influencées par l'humour et l'esprit critique de Molière. La première traduction persane, depuis le turc, du Misanthrope (Mardomgoriz) faite en vers par Mirzâ Habib Esfahani paraît à Constantinople en 1869. Celle-ci, bien que peu fidèle, est une très grande réussite, et, suivant la mode turque et arabe, les noms, les caractères, les situations et même les proverbes sont persanisés. En fait, la société iranienne du XIXe siècle ressemble étrangement à la société française du XVIIe , et grâce à l'esprit de Molière on peut critiquer les riches, les faux dévots et les mœurs du temps. À partir de mars 1886, dans la salle réservée au châh au Dar ol Fonun, on joue des adaptations persanes du Mariage forcé (publié en 1873), de George Dandin (par M.J. Qarâjedâghi), un petit chef-d'œuvre (1891), du Médecin malgré lui (1889), de l'Étourdi. Dans le répertoire du Théâtre national de Téhéran entre octobre 1911 et décembre 1913, on dénombre six pièces de Molière. En janvier 1910, le Médecin malgré lui est joué en costumes français du XVIIe siècle. Les historiens du théâtre iranien parlent des années 1886-1913 comme de la période Molière. Celui-ci pénètre même dans la comédie traditionnelle d'improvisation sans texte, et le grand amuseur du châh, Esmâil Bazzâz, joue des titres moliéresques comme le Colonel forcé et le Chef de la police malgré lui. Molière est le seul auteur étranger à pouvoir s'adapter à la culture de l'Iran et, par son sens comique et ses traits critiques, influencer la littérature dramatique du pays. On peut dire que dans tout le monde islamique la puissance comique et humaine de Molière, adaptée aux différents milieux de chaque pays, eut aussi bien sur le public que sur les auteurs un effet galvanisant et que pour quelques décennies il sera le principal modèle des dramaturges turcs, arabes et iraniens.
Bibliographie sélective
- Comédies , Mirza Fath-Ali Akhundov ; traduit de l'azerbaïdjanais par Louis Bazinavec une préface... [de Fejzulla Samed Oglu] Kasimzade, [Paris] : Gallimard, 1967
- Les Sources françaises du théâtre égyptien , 1870-1939, El Saïd Atia Abul Naga
- McGraw-Hill encyclopedia of world drama , an international reference work, Stanley Hochman, ed. in Chief, New YorkLondonParis [etc.] : McGraw-Hill, cop. 1984
- Encyclopédie de l'Islam , Tome III, H-IRAM, Leiden : E. J. BrillParis : G.-P. Maisonneuve & Larose, 1990