Messager
Le messager est à la fois un rôle et une fonction, ce qui veut dire que certains personnages ont pour seule existence d'annoncer ou de raconter un événement : ils portent alors, dans les textes gréco-latins, les noms de messager ou de héraut (tel celui qui précède l'arrivée d'Agamemnon, retour de la guerre dans les Atrides) ; d'autres personnages sont occasionnellement porteurs d'une nouvelle mais peuvent avoir d'autres fonctions (de traître pour Oreste se faisant le messager de sa propre mort dans les Choéphores, de confident pour Œnone annonçant le retour de Thésée dans Phèdre, ou de rival pour don Sanche apportant à Chimène la nouvelle de la fausse mort de Rodrigue dans le Cid). L'économie théâtrale voudrait qu'on ne mobilise pas un comédien pour des rôles qui sont rarement importants en nombre de mots ou de vers à dire, et du même coup peu intéressants à tenir pour un acteur. Vitez, qui n'était jamais à court d'invention, avait trouvé pour le messager qu'est le garde du Misanthrope (1978) une fonction majeure : pour dire ses trois vers il prend son temps, va, vient, feuillette des papiers, met tout le monde mal à l'aise et en état d'attente, joue le rôle d'une sorte de surveillant général, d'œil de Dieu en somme.
La fonction message déborde de beaucoup le rôle immédiat et la personne du messager : selon les lois de la composition dramatique classique, le messager n'appartient pas au monde scénique mis en place au commencement de la pièce, il vient d'ailleurs, il apporte avec lui un espace et un temps auxquels les spectateurs ne peuvent accéder ; il fait le lien entre des espaces qui ne peuvent pas s'interpénétrer sans que le lieu de l'ailleurs s'incarne en entité théâtrale visible, c'est-à-dire en personnage, fût-il divin, comme Hermès dans Prométhée enchaîné d'Eschyle. Médiateur (comme le chaman dans les religions primitives ou le poète selon la conception platonicienne) entre deux mondes hétérogènes, par nature étrangers l'un à l'autre (le divin et l'humain, l'ici et l'ailleurs, le présent et le passé), le messager prête alors sa voix à tous les espaces possibles, sous forme de récit ; il est la part de l'épique dans le dramatique, il tient le rôle paradoxal de frein dans une dramaturgie conçue comme action : les tragédies d'Eschyle lui accordent une place considérable.
Là est son premier statut ; mais, s'il stoppe l'action, c'est pour la relancer, car le messager n'intervient pas seulement pour le plaisir de l'oreille et d'une narration, belle ou horrible (tel le récit de Théramène dans Phèdre). Oiseau de malheur le plus souvent, il est, dramaturgiquement, un rouage essentiel du mécanisme théâtral : sa parole est porteuse d'un coup de théâtre et provoque une accélération du temps ; le messager déclenche l'action (dans Agamemnon), transforme un conflit latent en action décisive (Oreste dans Andromaque de Racine) ou relance une action qui hésitait à prendre son orientation définitive (c'est le cas avec l'annonce de don Sanche dans le Cid). En bonne composition classique, il est conseillé de ne pas recourir à des interventions intempestives de messager qui risqueraient (c'est le cas de don Sanche) de paraître artificielles : le messager frappe un grand coup, mais de préférence un seul, qui peut se placer à n'importe quel moment de la pièce ; placé à la fin, il prend d'autant plus de relief : l'exempt n'intervient, sous son vrai jour, que dans la deuxième partie de la dernière scène du Tartuffe : effet de suspens qui ajoute encore à ce que l'annonce a de paradoxal, voire de miraculeux. Par là, le messager retrouve sa valeur sacrée d'Ange, d'Annonciateur.
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens
- Antiquité grecque
- Antiquité romaine
- 17ème siècle