Juif soviétique
(Le théâtre)

Si le mélodrame et l'opérette fondés sur l'utilisation du folklore par Goldfaden sont persécutés en Russie dans la « zone de résidence » que le tsarisme assigne aux juifs, ce théâtre national se développe de façon remarquable après 1917 tant en hébreu qu'en yiddish.

Déjà de 1905 à 1917, en liaison avec le mouvement bundiste, une quinzaine de troupes yiddish mobiles, semi-clandestines, dirigées par Hirchbein, Gordin, Adler, Kaminski, se développent sous étiquette allemande en Russie et en Pologne, marquées par l'influence de Stanislavski. À Vilno, Hermann monte en 1917 Le Dibbouk d'An-Ski. Dans le même temps, l'idéologie sioniste soutient l'activité sporadique de troupes d'amateurs en hébreu. Un de leurs animateurs depuis 1907, Tsemach, sera en 1917 l'initiateur du Studio, puis du Théâtre Habima, qui fait d'abord partie du réseau des studios du Théâtre d'art de Moscou (MHAT). Créé en 1919 à Petrograd, puis déplacé à Moscou, un studio yiddish devient en 1920 le premier des GOSET, ou théâtres juifs d'État, fondés par la suite en Ukraine ou en Biélorussie.

En 1922, le Studio Habima se rend célèbre avec Le Dibbouk (m. en sc. Vakhtangov, décor d'Altman). La légende hassidique est concentrée, transformée en protestation sociale dans un travail vocal, gestuel, musical d'une précision telle qu'elle permettra la transmission de cette mise en scène de référence. Le surnaturel se fait ici superthéâtral et le quotidien juif est transcendé par la vision plastico-rythmique de Vakhtangov, des maquillages d'inspiration cubiste et des danses frénétiques. D'autres élèves de Stanislavski prennent la relève après la mort de Vakhtangov et montent Le Juif éternel de Pinski (1923), Le Songe de Jacob de Beer-Hoffmann, Le Golem de Leivick (1925). Théâtre du passé par ses thèmes religieux et sa langue biblique, et pour cela privé du soutien du régime, le Théâtre Habima quitte Moscou en 1926 pour une tournée européenne et s'installe en Palestine en 1931.

Le GOSET de Moscou va constituer un foyer où s'élabore une culture yiddish moderne. À l'image de sa langue traversée d'allemand, de polonais, de russe, d'hébreu, il s'affirme à partir de rencontres fécondes entre Granovski, qui a fait ses classes de mise en scène auprès de Reinhardt, l'acteur Mikhoels nourri de culture nationale, et les plasticiens de l'avant-garde soviétique d'origine juive. Dans le théâtre décoré par Chagall, Granovski monte Uriel Acosta de Goutskov (1919 et 1922), adapte des récits de Shalom Aleichem (1921), puis le répertoire de Goldfaden: dans La Sorcière (1922), 200 000 (1923), le jeu collectif et endiablé est dirigé par un coryphée sur des échafaudages à plusieurs niveaux de type constructiviste. La musique organise la culture gestuelle de la foule bariolée des masques juifs dont les mouvements ininterrompus sont maîtrisés par la géométrie et le chronométrage des jeux de scène. Les sources traditionnelles et folkloriques sont distanciées par l'ironie et la parodie. La veine du GOSET est d'abord celle du grotesque comique qui en 1925 avec La Nuit sur le vieux marché de Peretzse retourne en carnaval tragique proche de l'expressionnisme. Après Trouhadec (1927), opérette excentrique d'après Romains, Le Voyage de Benjamin III de Mendele Moher Sforim exalte l'exceptionnel talent de Mikhoels qui parfois rappelle celui de Chaplin. Lors de la tournée européenne de 1928, Granovski émigre en Allemagne et se consacre au cinéma. Mikhoels le remplace à la tête du théâtre, assure le passage à une dramaturgie yiddish actuelle (Bergelson, Markich, Daniel) à laquelle les théâtres juifs de Minsk, de Bakou et de Kiev ont su plus vite s'ouvrir. Après avoir eu recours à Radlov et à Moussinac, il débute lui-même à la mise en scène en 1936 (Sulamith, opéra, 1937 ; Le Festin de Markich, 1939 ; Freïlakhs de Chneer, 1945). Mais ses plus grands succès restent liés aux rôles-titres du Roi Lear (1935, décorateur Tychler) et de Tévié le laitier (1938) d'après Shalom Aleichem. En 1941, le GOSET est évacué à Tachkent. En 1942, Mikhoels est nommé président du Comité juif antifasciste créé la même année à Moscou. Il meurt en 1948 à Minsk dans un assassinat politique déguisé en accident. Le GOSET est fermé en 1949. En 1987, il existe à Moscou quelques troupes juives, dont le Théâtre-studio Shalom et le Théâtre juif musical de chambre lié à la région autonome juive du Birobidjan, mais basé dans la capitale.

Bibliographie sélective

  • Das Moskauer jüdische akademische Theater. [Ernst Toller, Gruss ans jiddische Staatstheater ; Joseph Roth, Das Moskauer jüdische Theater ; Alfons Goldschmidt, Das jüdische Theater in Moskau.] , Berlin : Verlag Die Schmiede, 1928
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    http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb314774411
  • Le Théâtre juif soviétique pendant les années vingt , Béatrice Picon-Vallin, Lausanne : la Cité-l'Âge d'homme[Paris] : [diffusion B. Laville], 1973
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    http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb345658113
Rédacteur(s)
Éditions Bordas, 2008

Classement

Spécialité : Europe centrale et Russie

Zone(s) géographique(s) :
  • Russie
Période(s) :
  • 20ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026