Grotesque

Notion littéraire, culturelle, théâtrale, le grotesque dépasse largement le domaine du théâtre, quoiqu'il y soit fondamental. Il n'est pas une notion une, mais un faisceau de déterminations convergentes.

Les deux auteurs qui en ont fait le plus clairement la théorie sont Hugo (la Préface de Cromwell et William Shakespeare ) et Mikhaïl Bakhtine (Dostoïevski et Rabelais). Analyses convergentes sur bien des points, sinon tous, que Hugo applique au théâtre et Bakhtine surtout au roman et à l'essai. Le grotesque est d'abord, non une forme ou un genre, mais une contre-culture subversive des codes culturels établis ; Hugo et Bakhtine en tracent l'un et l'autre l'itinéraire concourant, jalonné des mêmes noms, Aristophane, Lucien dans l'Antiquité et, à la Renaissance, « trois Homères bouffons, Cervantès, Shakespeare, Rabelais » (Hugo). Contre-culture qui « fait gambader Sganarelle autour de Don Juan et ramper Méphistophélès aux pieds de Faust » (id). Bakhtine, lui, note avec précision que le grotesque est lié à travers l'histoire au moment du carnaval, c'est-à-dire au moment où le peuple, pour un instant, soulève le joug et se débarrasse des contraintes. Souverain populaire dérisoire, le roi de Carnaval est couronné, puis détrôné ; le grotesque apparaît présence populaire contestataire et plus ou moins cachée. Conséquences littéraires : l'éclatement des catégories du beau (« le beau n'a qu'un type, le laid en a mille », Hugo), de la raison (inversion du rationnel par les catégories de l'horreur et du fantastique), présence du corps en opposition aux vues idéalistes de l'art, présence de ce que Bakhtine appelle le « bas matériel » et qu'illustre Rabelais sous les aspects du rêve, de la sexualité, de la scatologie. Le caractère subversif du grotesque a pour conséquence ce que Bakhtine nomme le « dialogisme », c'est-à-dire la présence simultanée de la pensée dominante et de sa contestation.

Le grotesque au théâtre se manifeste dans les personnages, certains, comme le valet frondeur ou le bouffon de cour, étant plus aptes à porter le grotesque, mais plus clairement par ce que Bakhtine appelle les « mésalliances », coprésence de personnages contraires, ou, dans le même personnage, de déterminations incompatibles : ainsi le laquais Ruy Blas amoureux d'une reine, ou le fou de cour régicide (Le roi s'amuse, Lorenzaccio). De là, la place d'une figure de rhétorique fondatrice du grotesque, l'oxymore : la présence en un même lieu de déterminations opposées fait éclater toute vue conformiste, rationnelle et rassurante du monde. L'effondrement de la vue hiérarchique et théocentrique, d'abord au XVIe siècle, puis au XIXe siècle, l'impossibilité de dominer un monde socio-économique devenu trop complexe conduisent tout naturellement au grotesque ou à sa résurrection, ainsi que l'a fort bien perçu Kleist (Sur la marionnette). Le grotesque dans l'action résulte de la juxtaposition oxymorique des actions les plus vulgaires et des grands personnages. Le comique grotesque est de nature particulière : non point juxtaposition du comique et du tragique comme on le croit, mais intrication et réversibilité du rire et de la mort ; le comique provient de la destruction et y renvoie inexorablement.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Édition Bordas, 2008

Classement

Spécialité : Lexique théorique et théoriciens

Zone(s) géographique(s) :
  • France
  • Royaume-Uni
  • Russie
  • Espagne
Période(s) :
  • 19ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026