GRABBE Christian Dietrich
Auteur dramatique allemand.
Il se rattache à la lignée non classique partant du Sturm und Drang pour aboutir à Brecht. Fils d'un gardien de prison, il voit dans la littérature une possibilité de promotion sociale et fréquente les milieux littéraires de Berlin. À la suite d'échecs, il revient dans sa ville natale, où il occupe un poste de juge militaire. Après un mariage malheureux, il sombre dans l'alcoolisme.
Son œuvre, comme toute sa génération, est marquée par un pessimisme amer. Sa seule comédie : Raillerie, satire, ironie et signification cachée (Scherz, Satire, Ironie und tiefere Bedeutung, 1822 ; première : Munich, 1922), qui sera appréciée par Jarry, est une farce grinçante où le diable joue le rôle de commentateur sarcastique de la condition humaine. Dans son essai Sur la shakespearomanie (1827), Grabbe tente de s'opposer à l'engouement pour l'auteur anglais, mais avec la secrète ambition d'être le Shakespeare de l'Allemagne. Après des drames historiques sur de grandes figures du Moyen Âge allemand (Théodore duc de Gothland, 1822 ; l'Empereur Frédéric Barberousse, 1829 ; l'Empereur Henri IV, 1829), il se détache de cette mode romantique et se tourne vers l'actualité récente, qui lui inspire son œuvre la plus remarquable : Napoléon ou les Cent-Jours (Napoleon oder die Hundert Tage, 1831 ; première : Opéra de Francfort, 1895). Dans cette vaste fresque de l'histoire de France et de l'Europe entre 1789 et 1815, Napoléon n'est pas un héros tragique au sens classique ; il est vu d'un regard critique et dans son ambivalence. Grabbe procède à une véritable démolition de la grande personnalité historique. De même, l'ironie est appliquée à toutes les forces politiques qui ont fait l'Histoire. De la pluralité des perspectives se dégage une vision sceptique, voire nihiliste, de l'Histoire, présentée comme une mascarade toujours recommencée. Deux grandes séquences signalent l'émergence de techniques dramaturgiques nouvelles. Dans la scène d'exposition, le procédé de la « revue » fait défiler en une série de sketches rapides les représentants de tous les groupes sociaux impliqués dans la lutte pour le pouvoir ; dans la seconde partie, de l'acte IV et à l'acte V, la représentation des batailles de Ligny et de Waterloo atteint un degré de naturalisme hallucinant, que seul le cinéma permettra de rendre. Dans l'ensemble, tant par la conception du « héros » que par les techniques, le Napoléon de Grabbe s'écarte résolument du modèle schillérien du drame historique.
Annibal (1835 ; première : Munich, 1918) marque un certain retour à la forme et au héros classiques ; mais les antithèses qui dominent la pièce – le choc de deux impérialismes économiques, Rome et Carthage – ont un caractère plus ample et plus moderne que les conflits simplement politiques et conjoncturels de Napoléon. Dans Don Juan et Faust (1829), Grabbe a eu l'ambition d'allier les deux figures mythologiques majeures de la littérature moderne, dont il fait les deux pôles symboliques de la culture européenne, l'aspiration à la connaissance dans le Nord et la sensualité du Midi. Mais l'alliage n'est pas réalisé, et les deux actions restent en fait parallèles. C'est la seule de ses œuvres qui ait été représentée de son vivant (Detmold, 1829) et celle qui, avec Raillerie, satire, est le plus souvent jouée, alors que les audaces scéniques de Napoléon font reculer la plupart des metteurs en scène, sauf Sobel qui l'a monté avec talent en 1996 au Théâtre de Gennevilliers.
Bibliographie sélective
- Raillerie, satire, ironie et signification cachée , Christian Dietrich Grabbe ; traduit de l'allemand par Robert Valançay, [Paris] : Fontaine, 1946
- Napoléon ou Les cent-jours , Christian Dietrich Grabbe ; avec une présentation de Grabbe par Joël Lefebvre et Peter Bürger, Paris : Aubier-Montaigne, 1969
Classement
Spécialité : Europe du Nord
- Allemagne
- 19ème siècle