AUDIBERTI Jacques
Écrivain et auteur dramatique français.
À une époque (les années cinquante) qui va mettre le langage en procès (Ionesco, Sarraute), ou lui faire subir une cure d'amaigrissement draconienne (Beckett), Audiberti, lui, choisit de s'ébrouer dans les mots, d'en tirer jubilation, ivresse, jouissance peut-être. Au point qu'on lui reproche régulièrement sa « logorrhée » (J.-J. Gautier) ! À une époque où la dramaturgie est de plus en plus perçue comme l'assise même du théâtre (Brecht), Audiberti y prête assez peu d'attention. Ses actions, ses personnages sont d'abord prétextes à une mise en scène carnavalesque de la question qui hante toute son œuvre : la raison d'être du Mal dont il tient l'Incarnation pour la manifestation fondatrice.
Cathare et baroque à la fois, Audiberti déguise son angoisse existentielle dans le strass et la paillette du clown. Du coup, on rit. Mais on ne l'« entend » plus tout à fait. Les paillettes audibertiennes, ce sont les télescopages verbaux, les métaphores filées, l'enchevêtrement de la truculence et de la préciosité, à la manière de ces poètes du XVIe siècle qu'il aimait tant ou de ces dramaturges pré-classiques (Hardy, Montchrestien) tombés dans un oubli quasi total et qu'il lit avec émerveillement à la Bibliothèque nationale.
Bref, s'il n'avait été rebelle à l'égard des écoles et des embrigadements, Audiberti aurait pu devenir le chef de file d'un néo-baroquisme moderne.
Lorsque Le mal court lui procure, en 1947, la notoriété, il se retrouve emprisonné dans l'équivoque. Il semble apporter au genre du Boulevard (sous-genre « Rive gauche ») le sang nouveau qui lui manque. Mais, comme on sait, la manie française est d'étiqueter et d'enfermer. Les « grandes » questions ont leurs « spécialistes » : pour Dieu, voyez Claudel, pour la morale Sartre ou Camus, pour la lutte des classes Brecht. En somme, le théâtre d'Audiberti ne trouvera jamais son vrai public comme il ne trouvera jamais son metteur en scène.
À une époque où ce n'était guère la mode, Audiberti avait médité sur les écrits d'Artaud. Il cherche à inventer un théâtre mythologique, celui peut-être que le surréalisme aurait pu fonder. La question obsessionnelle que pose Audiberti, la ou les réponses qu'il tente d'y apporter, des plus fantaisistes (les Naturels du Bordelais, 1953 ; Quoat-Quoat, 1946) aux plus noires (Le mal court, la Hobereaute, 1956, le Cavalier seul, 1963) font de ce théâtre une fête déceptive. Fête par les mots, voire le mot d'auteur, par le recours à une historicité d'opérette (Pucelle, 1950, Le mal court, la Fourmi dans le corps, 1962, le Cavalier seul) ou à un merveilleux cruel (la Hobereaute, la Poupée, 1968), il laisse au spectateur un goût d'amertume : quitte ce monde le plus vite possible, lui dit-il, quitte ton enveloppe de chair (les Naturels du Bordelais, la Logeuse, 1960, la Poupée) ou bien consens à l'horreur, mais consens alors à perdre ton âme et tes rêves (Le mal court, le Cavalier seul). Ne sont ici prévus ni salut dans un au-delà, ni lendemains qui chantent, ni même cette sortie de secours que représente le grand rire nihiliste.
Bibliographie sélective
- Le Théâtre d'Audiberti et le baroque , Jeanyves Guérin ; préface de Jean Cassou, Paris : Klincksieck, 1976
- Audiberti le trouble-fête , Colloque de Cerisy-la-Salle, [août 1976], Paris : J.-M. Place, 1979
- Théâtre , 3, Jacques Audiberti, Paris : Gallimard, 1980
- Les théâtres d'Audiberti , Gérard Denis Farcy,..., Paris : Presses universitaires de France, 1988
Classement
Spécialité : 19ème et début 20ème siècle
- France
- 19ème siècle
- 20ème siècle