Vraisemblable
/ vraisemblance
Tout théâtre d'illusion impliquant l'élaboration de faits qui évoquent le réel, le vraisemblable désigne le degré maximum d'identification des choses, des événements, et des personnages au réel. Le vraisemblable est donc moins ce qui semble vrai que ce qui est acceptable comme ressemblant au vrai. Concept central de l'esthétique classique, dans la mesure où celle-ci repose sur le principe de l'illusion mimétique et a pour fondement et pour fin d'imiterla réalité, le vraisemblable a vu son champ d'application poussé à ses dernières extrémités. La complexité de la notion s'accroît au théâtre du fait qu'elle joue sur deux plans, le plan de l'action et le plan de la représentation.
Le vraisemblable, concept fluctuant
Au plan de l'action, les classiques insistent sur le fait qu'imiter la réalité, ce n'est pas s'en tenir à des histoires vraies : il faut tailler dans la profusion du réel pour rendre une histoire cohérente. Déjà Aristote soulignait qu'une pièce de théâtre doit faire découler les événements les uns des autres logiquement et rigoureusement (ce qu'il appelle le nécessaire, notion qui correspond chez les classiques à la bienséance). À défaut de cette cohérence interne, la construction de l'œuvre doit relever de la cohérence externe : les événements doivent s'enchaîner selon la probabilité qu'ils auraient de s'enchaîner dans la vie. C'est cette réalité statistique, apparemment objective, qui constitue la pierre de touche de l'acceptabilité : le plus fréquent étant le plus plausible, il sera donc accepté comme vraisemblable. En ce sens, le vraisemblable est une variante du nécessaire, la forme sociale du nécessaire. Mais d'une notion à l'autre se produit une dérive de l'objectif au subjectif : le vraisemblable est ce qui est le plus conforme à l'attente du public. Comme opinions et systèmes de pensée du public évoluent, rien n'est moins stable que le vraisemblable, qu'on peut donc définir ainsi : ce qui est conforme à l'idée qu'à chaque époque le public se fait du vrai probable. D'où le paradoxe selon lequel une chose vraie dans l'histoire peut être jugée invraisemblable à l'époque où elle est mise sur la scène.
Tel fut l'enjeu de la querelle du Cid : l'esthétique classique postule qu'aimer et épouser le meurtrier de son père sont des actes contraires au comportement attendu d'une jeune fille bien née ; un tel sujet, quoique historique, est donc invraisemblable et impropre au théâtre. On saisit par là comment la vraisemblance peut se déplacer du social au moral : tout ce qui s'écarte de la vérité statistique d'une époque donnée peut heurter non seulement la raison, mais aussi le goût et la morale. En ce sens, la vraisemblance rejoint le concept de bienséance entendu au sens moral : l'histoire de Chimène, contraire à la vraisemblance, heurte les bienséances.
Le rétrécissement de la notion
D'Aristote à ses commentateurs européens de l'âge classique le champ de la notion s'est ainsi considérablement rétréci. Chez Aristote, le vraisemblable doit élargir les possibilités fictionnelles du vrai : le vrai peut se muer en fiction poétique grâce à l'infinie combinaison des possibles imaginaires permis par la vraisemblance des caractères et des actions humaines. Avec les classiques, le vraisemblable devient la pierre de touche qui détermine la recevabilité des œuvres de pure fiction, et surtout décide à l'intérieur du vrai de ce qui est acceptable et de ce qui ne l'est pas. De là le risque d'appauvrissement et de standardisation dans le choix et le traitement des sujets. De là la résistance d'un Corneille.
Si la vraisemblance intervient aussi sur le plan de la représentation, c'est qu'il faut harmoniser l'action avec l'actualité des spectateurs présents dans la salle, qui doivent avoir l'impression d'assister à une « action véritable ». Or une représentation ne dépasse pas une durée de trois heures, tous les événements sont présentés sur une même scène, et l'on ne peut pas montrer plus d'un événement à la fois : ne pas tenir compte de ces données, c'est heurter la vraisemblance de la représentation en empêchant le public d'être transporté de son présent dans le présent de la fiction. Tel est le fondement des fameuses règles des trois unités.
Bibliographie sélective
- La pratique du théâtre , Abbé d'Aubignac ; éd. par Hélène Baby, Paris : H. Champion, 2001
- La formation de la doctrine classique en France , René Bray, Paris : Librairie Nizet, 1983
- La Dramaturgie classique en France , Jacques Scherer, Paris : Nizet, 1970
- Les Poétiques du classicisme , Aron Kibédi Varga, Paris : Aux amateurs de livres, 1990
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens