Trucages et effets spéciaux

Il n'est traité sous cette rubrique ni des effets de machinerie (tampons à apparitions, vols et gloires, transparences, décors à volets, trappes anglaises ou à bavette), ni des effets théâtraux (inventions de mise en scène qui ne prétendent pas à l'illusion, affirment une transposition artistique et, par là, le caractère joué de la représentation), mais seulement des artifices scéniques qui tendent à un « effet de réel » (R. Barthes) ; donc à donner au spectateur le sentiment d'assister à une représentation vraie.

Autrefois, « les petits moyens avec lesquels on fait de si grands effets » (J.-J. Rousseau) étaient pour la plupart empruntés au répertoire des illusionnistes. Des plus simples : le poignard à lame rentrante, les meubles à double fond, jusqu'aux plus complexes, utilisant les glaces sans tain, les miroirs obliques et tous les trucs des théâtres de physique . L'illustre Robert Houdin a été plusieurs fois appelé à y collaborer.

Le recours à des trucs , c'est-à-dire à des simulations s'opérant à la vue du spectateur sans qu'il puisse s'expliquer le moyen employé, a été très limité tant que des privilégiés ont occupé les côtés de la scène (jusqu'en 1759). Ces techniques se sont donc surtout développées au XIXe siècle et ont été largement utilisées dans les féeries, les pièces dites « à grand spectacle » et au Grand-Guignol. Mais il faut se rappeler que l'usage d'éteindre les lumières de la salle pendant les représentations ne s'est imposé, en France, qu'à la fin du siècle dernier.

Aujourd'hui les « simulacres nécessaires à la cérémonie dramatique et à la fabrication des ombres et des fantômes de la scène » (L. Jouvet) ont largement profité des découvertes scientifiques et techniques, notamment dans le domaine du son et de la lumière. La modulation souple, précise, rapide, de l'éclairage électrique permet de susciter à point nommé les clairs-obscurs propices à l'illusion. Les multiples variétés de vapeurs et de fumées (obtenues à partir de glace carbonique ou d'huile minérale pulvérisée sous pression) qui envahissent nos scènes à tout propos et hors de propos voilent d'un flou artistique les manipulations qui faisaient autrefois les spectateurs s'écrier : « On voit les ficelles ! » La reproduction du son en haute fidélité, sa diffusion « spatialisée » contribuent puissamment au conditionnement du spectateur. Une fusillade bien « mise en ondes » placera le spectateur au cœur de l'action mieux que l'énorme crécelle qui avait été construite pour le tableau final des Huguenots à l'Opéra.

Dans le domaine des effets atmosphériques, on n'utilise plus, pour imiter le grondement du tonnerre, ces chariots à roues polygonales, chargés de pierres, dont le roulement accompagnait déjà, dans le théâtre antique, l'apparition du deus ex machina, et qui circulaient encore dans les corridors des cintres ou au-dessus des coupoles des théâtres à l'italienne ; ni les trémies, longs coffrages de bois à degrés inégaux, allant des cintres jusqu'au plateau, où dévalaient des boulets de pierre ou de fonte. La tôle suspendue qu'on faisait vibrer a elle-même été mise au rebut. Des enregistrements les ont remplacés, de bruits réels ou synthétiques (l'expérience radiophonique a montré que le son vrai n'était pas toujours vraisemblable). Abandonné l' éclat de foudre : des douves de tonneau alternant avec des plaques de tôle, espacées par des nœuds le long d'un fil retenu au cintre. Le fil de commande lâché, l'empilement s'abattait sur le plateau dans un fracas prolongé et assourdissant. Des éclairs d'arc électrique ou de lampes flash ont remplacé la poudre de magnésium empruntée aux photographes, qui avait elle-même supplanté les embrasements de spores de lycopode mêlées de chlorate de potasse. Pour imiter le sifflement du vent on ne fait plus tournoyer au bout d'un fil, comme le préconisait Sabbatini, une latte de bois mince. Mais la machine à vent: cylindre cannelé, mû par une manivelle et frottant sur une toile ou sur des cordes de contrebasse, a conservé des adeptes. Pour la pluie et la grêle on n'utilise plus les tuyaux à chicanes où l'on entonnait, au rythme supposé des bourrasques, pois secs et gravillons. On ne voit plus guère les accessoiristes secouant depuis un pont volant des paniers à salade remplis de duvet d'oie, de déchets de laine ou de rognures de peau à gants pour simuler la neige. Le plus souvent, des flocons de polystyrène expansé sont propulsés par des ventilateurs. Le ciel étoilé n'est plus illuminé par une myriade d'ampoules miniatures placées derrière des morceaux de verre à facettes sertis dans le rideau de fond : la fibre optique véritable conducteur souple de la lumière, y pourvoit. Des appareils de projection photographique animée, nouvelles lanternes magiques, permettent de faire varier selon un programme fixé la nébulosité d'un ciel, du beau fixe à l'orage menaçant ; la lune, l'arc-en-ciel, l'aurore boréale même, s'y inscrivent à la demande.

Des essais ont été tentés de décors photographiques projetés qui pouvaient être changés instantanément, par fondu-enchaîné. Ils ont révélé des problèmes si complexes d'éclairage, de praticabilité, d'anamorphose, que le procédé n'a plus guère d'application au théâtre que pour des fonds ou des découvertes. Certaines techniques appartiennent plutôt au domaine du music-hall ou du « light show » : la lumière noire provoque une luminescence qui ne laisse visibles que les surfaces traitées à cet effet (squelette peint sur un maillot noir, par exemple) ; le rayon laser, dont la lumière très puissante reste cohérente quelle que soit la distance de projection et qui permet de composer des figures lumineuses modulables.

Dans un lieu où la hantise de l'incendie continue de régner, l'usage du feu pose des problèmes particuliers. Les fausses bûches dont le rougeoiement est animé par un dispositif électrique peuvent être remplacées, si l'on a besoin d'une flamme vive, pour brûler une lettre dans l'âtre, par exemple, par une rampe à gaz à perforations irrégulières alimentée au butane et dissimulée derrière des moulages décorés, en staff ou en pâte d'amiante. Le papier au fulminate ou au chlorate de potasse se consume instantanément et sans produire de cendre.

La figuration d'un incendie se limitait autrefois à l'association de telles rampes à gaz, de bâtons fumigènes et de feux de Bengale. Elle a suffi à provoquer des débuts de panique dans la salle ( La Madone des roses, à la Gaîté en 1868). Aujourd'hui la pâte à feu, ou mixturflam (dite aussi « confiture »), à base d'alcool et de caoutchouc, brûle en surface en produisant une flamme relativement « froide ». Elle peut être appliquée sur des éléments de décor ou même sur des costumes. Toutefois la flamme doit être éteinte avant qu'elle n'atteigne le support si celui-ci n'est pas incombustible.

L'air comprimé, libéré par électro-vanne, peut servir aussi bien à éteindre une bougie qu'à simuler, avec l'accompagnement d'un bruitage approprié, une explosion au sol, qui projette des morceaux de matériaux légers, de la sciure. Des systèmes à ressort font surgir d'un élément du décor ou même du costume truqué d'un acteur le manche du poignard ou l'empennage de la flèche que le traître a envoyée… des coulisses. Les portes et fenêtres qui s'ouvrent seules, les objets qui se déplacent mystérieusement à vue sont désormais actionnés, comme les jouets téléguidés, par des dispositifs électromagnétiques télécommandés, plus aisément que par les fils et les tringles d'autrefois, aussi habiles qu'aient été les manipulateurs.

Abordons les matériaux nouveaux. On a déjà parlé du polystyrène expansé, extrêmement léger, aisé à façonner, à décorer et qui connaît au théâtre des utilisations multiples. Il a ainsi remplacé les paniers en osier, tendus de toile peinte, dont on composait, à la manière des jeux de construction d'enfants, les décors destinés à s'écrouler, tel celui de Samson et Dalila. Le latex permet de réaliser des moulages plus vrais que les cartonnages traditionnels. On en confectionne des haches, des matraques et autres objets contondants dont on peut porter avec vraisemblance des coups inoffensifs, mais surtout des masques souples qui permettent des substitutions d'acteurs ou des transformations instantanées. Les vitres qu'on enfonce, les bouteilles qui se brisent sur un crâne ne sont plus en sucre fondu, à la transparence incertaine, mais en une résine plastique qui se pulvérise sous le choc, sans risque pour les acteurs.

Il ne peut être question d'établir le catalogue de tous les procédés auxquels recourent les ingénieux artisans des coulisses pour répondre aux demandes les plus inattendues des metteurs en scène : il s'en invente tous les jours.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Édition Bordas, 2008

Classement

Spécialité : Technique et créateurs techniques

Période(s) :
  • 18ème siècle
  • 19ème siècle
  • 20ème siècle
  • 21ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
16/06/2026