Grand-guignol

Théâtre des sentiments extrêmes dans des situations extrêmes, qui utilise l'épouvante comme ressort du drame.

Ce genre théâtral est circonscrit dans le temps : de 1896 à 1962, et dans l'espace : l'impasse Chaptal dans le IXe arrondissement de Paris. Succédant à Maurice Magnier, qui a transformé une ancienne chapelle en théâtre, Oscar Méténier (1859-1913), auteur de la Chair et de Madame la Boule (1889) notamment, achète le lieu en 1897 et l'appelle théâtre du Grand-Guignol, en référence au personnage créé par le Lyonnais Laurent Mourguet, victime, lui aussi, de la censure dramatique. À la fois écrivain et « chien de commissaire » (celui qui assiste le condamné à mort dans ses derniers instants), Méténier s'adonne au théâtre entre deux enquêtes ; par souci naturaliste, il transpose, au plus près de la vérité, le fait divers sur la scène. Ses pièces sont moralisatrices plutôt que grand-guignolesques. Leur nouveauté réside dans l'emploi d'une langue argotique – celle du milieu des voyous – qui a fait réagir la censure. Ce n'est qu'à partir de 1901 que le genre se constitue avec Carrier horloger-bijoutier de Jean Berleux. Il se développe avec l'arrivée d'André de Lorde (1869-1942) ; surnommé « le Prince de la Terreur », ce bibliothécaire de l'Arsenal, beau-fils du tragédien Mounet-Sully, est du sérail. Le genre est à son apogée après la Première Guerre mondiale avec deux acteurs exceptionnels : L. Paulais et Maxa, « la femme la plus assassinée du monde », « la Sarah Bernhardt de la rue Chaptal », « la Rachel de tous les martyres ». Paul Ratineau, le régisseur, le spécialiste des effets spéciaux, est expert en taches de sang, brûlures au vitriol, bubons pesteux, cous coupés. Le genre enregistre les peurs du moment ; il est l'envers de la Belle Époque et des Années folles. Ses thèmes privilégiés : la folie (Un concert chez les fous de Lorde, le Laboratoire des hallucinations de Lorde et Alfred Binet, Vers l'au-delà de Charles Hellem et Pol d'Estoc), la guillotine (l 'Homme qui a tué la mort de René Berton), le mort-vivant (Sous la lumière rouge de Maurice Level) et, bien sûr, le fait divers avec ses variantes, vengeances et méprises (les Trois Masques de Charles Méré, le Poignard malais de Jean Aragny, la Loterie de la mort d'Eddy Ghislain).

Le Grand-Guignol n'est pas le théâtre de l'épouvante pour l'épouvante : il souhaite témoigner ; la collaboration de Lorde avec le physiologiste Alfred Binet est révélatrice d'un souci scientifique. L'Obsession ou l'Homme mystérieux portent un témoignage terrifiant sur la sortie prématurée d'asile des fous dangereux, et Johannès Gravier, l'auteur du Chirurgien de service, a provoqué une réforme de l'Assistance publique. Quand ils se veulent militants, les auteurs du genre estiment qu'une pièce de théâtre est aussi efficace qu'un long traité. L'originalité du Grand-Guignol se trouve dans l'alternance de pièces comiques et de drames (à ses débuts, le théâtre s'alimente de pièces en un acte), dans la succession de moments de détente et de tension. Après les pochades fournies par Courteline et par Mirbeau, un répertoire comique spécifique se constitue avec Henri Duvernois (Seul, le Haricot vert) et Régis Gignoux (l'Appel du clown, le Cheval de cirque).

Malgré l'étroitesse des coulisses, la scène de l'impasse Chaptal a, parfois, réussi des décors pour grands spectacles avec un metteur en scène comme Camille Choisy ; son prédécesseur Max Maurey était plus sensible aux textes qu'il n'hésitait pas à remanier de fond en comble. Si le Grand-Guignol a bien résisté à l'horreur réelle de la Première Guerre mondiale, il s'est dévitalisé après la Seconde. Le cinéma gore l'a discrédité, de même que les bouleversements des pratiques théâtrales des années cinquante et la notion de théâtre comme « service public ». Une tentative de réactivation a été entreprise avec Frédéric Dard et Hossein (Les salauds vont en enfer) ; mais ils l'ont dévié du côté du drame policier.

Le Grand-Guignol était un théâtre de l'excès, du premier degré. Le genre, dans son intensité même, contenait ses propres ferments d'épuisement. Il n'empêche que, à la suite de la publication (éd. Bouquins, 1996) de 55 pièces sur les quelque 300 qui furent imprimées, le Grand-Guignol sévit en France comme à l'étranger ; une université a même créé un « laboratoire de l'épouvante », phénomène d'époque par les similitudes que le genre entretient avec le cinéma gore. Parmi les nombreuses mises en scène françaises on retiendra le Grand-Guignol revient (1997), Guignol band (1997) par la compagnie Dies irae, la Loterie sanglante par le Théâtre du festin (1998), Courteline au Grand-Guignol au Studio-théâtre de la Comédie-Française (2002), Cadavres exquis par Adrien (2004). La salle du Grand-Guignol, à la cité Chaptal, longtemps fermée pour travaux, est rouverte depuis janvier 2007 et occupée par le IVT (International Visual Theater).

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Édition Bordas 2008

Classement

Spécialité : Institutions et lieux

Zone(s) géographique(s) :
  • France
Période(s) :
  • 19ème siècle
  • 20ème siècle
  • 21ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026