Religion et théâtre
(en Asie)
Les théâtres de l'Asie orientale, qu'ils soient joués par des acteurs, des marionnettes ou des figurines de parchemin projetées sur un écran, ont un fondement religieux.
Le théâtre indien en sanskrit et le nô sont peut-être issus du bouddhisme et le théâtre d'ombres indonésien du culte des morts ; cependant, ce n'est pas tellement l'origine historique qui importe, mais plutôt la filiation constante entre religion et théâtre. Dans ces pays, les spectacles étaient le plus souvent une offrande aux dieux et ils étaient donc joués dans l'enceinte d'un temple ou devant son entrée. Les acteurs jouaient pour les dieux et le public ne faisait qu'en profiter par surcroît. Encore aujourd'hui, le Kreshnattam n'est joué que dans le temple de Guruvayur ; dans les communautés chinoises hors de la Chine communiste, les troupes donnent surtout des représentations dans les villages ou les quartiers des grandes villes pour l'anniversaire du dieu local ; le gagaku n'est joué que dans quelques temples shinto et à la cour impériale.
Plus important, les acteurs sont les descendants des médiums. De la même façon que le médium (ou le chamane) prête son corps à des dieux ou à des esprits et signifie leur présence par les mouvements de la transe, l'acteur incarne des personnages, héros de l'histoire ou de la mythologie, et, par toute l'esthétique théâtrale, le chant, la musique, la danse, procédés communs d'ailleurs aux médiums, les rend de nouveau vivants le temps d'une représentation. Si celui qui jouait Guan Yu, personnage chinois sacré, une fois qu'il était costumé, ne pouvait plus parler, c'était parce qu'il était véritablement Guan Yu. À l'inverse, les dieux restent présents dans l'esprit des fidèles seulement si le théâtre vient constamment rappeler leur histoire ; et, plus curieux, les médiums chinois en transe, complètement inconscients et insensibles à la douleur, reprennent les mêmes gestes qu'à l'opéra pour le dieu qu'ils représentent, comme si l'inconscient également était cultivé.
Ainsi, dans des circonstances spéciales, le théâtre peut, lui aussi, servir à rendre présentes des divinités. Dans l'île de Shikoku (Japon) existe encore un marionnettiste qui fait danser les quatre divinités, Ebisu, Sanzai, San Basô et Okinai, tandis que prient les fidèles, à genoux devant les poupées. Avant une série de représentations de l'opéra chinois, des ballets propitiatoires faisaient intervenir des divinités pour appeler leur protection sur la communauté. C'est pourquoi le théâtre était en outre utilisé pour des rites d'exorcisme. Zhong Kui, le dominateur des esprits en Chine, s'incarnait dans un acteur ou une marionnette à fils et exécutait une danse pour écarter les esprits mauvais. Les marionnettes à tiges cantonaises représentaient Zhao Xuantan dominant un tigre, ou la déesse Guanyin dans son aspect terrifiant, pour faire peur aux fantômes avant l'inauguration d'un nouveau bâtiment. En Indonésie, de la même façon, Maha Kala, la seule figurine du théâtre d'ombres local représentée de face et non de profil, figurait dans une pièce jouée de jour, donc pratiquement invisible et en l'absence du public, dans un but purement rituel, pour chasser les influences néfastes.
Du jour où la religion perd de son influence, le théâtre doit compenser par une esthétique de plus en plus élaborée l'aura de celle-ci afin de garder le même effet sur le public, si bien que si la religion a nourri le théâtre, c'est en même temps son déclin qui a entraîné le développement du théâtre.
Bibliographie sélective
- The dramas and dramatic dances of non-european races in special reference to the origin of Greek tragedy with an appendix on the origin of Greek comedy... , William Ridgeway, Cambridge : University press, 1915
- Promenade au Jardin des Poiriers , l'opéra chinois classique, Jacques Pimpaneau ; [publié par le] Musée Kwok On, Paris : Musée Kwok On, 1983