Malte
(Le théâtre à)
Malte est un pays de rites, dont on trouve la survivance jusque dans le théâtre contemporain. Objet au cours des âges d'invasions et d'influences multiples, Malte est au carrefour de plusieurs cultures ; son théâtre de même. L'anglais et l'italien sont les supports d'un théâtre urbain et savant ; le maltais (langue sémitique métissée d'apports divers) celui d'un théâtre populaire et rural.
Du rituel au théâtre de cour
Le mystérieux rituel du molk (offrande ou sacrifice humain) était pratiqué par les Phéniciens, anciens occupants de Malte, en l'honneur de Baal Hamon et l'on peut y déceler, ainsi que dans les rituels de fécondité pratiqués antérieurement par les marins et les paysans, une première forme de théâtralisation. Le théâtre est attesté à Malte à l'époque romaine sans qu'on en ait d'autres traces que celles laissées par les inscriptions.
Au XVIe siècle, le théâtre amateur naît en liaison directe avec l'arrivée à Malte, venant de Rhodes, des chevaliers de Saint-Jean. Ce sont eux qui introduisent les festivités du carnaval à Malte (1555), manifestation colorée caractérisée par des improvisations de théâtre de rue et par des défilés de chars fantastiques, qui, au début du XXe siècle, s'oriente plus vers la parodie politique. Depuis sa création jusqu'aujourd'hui, le carnaval a lieu chaque année. Dans un pays de petite taille, muselé par des tabous sexuels et religieux, c'est un événement qui permet de laisser libre cours rituellement à beaucoup d'émotions réprimées. Au milieu du XVIIe siècle, les jeunes chevaliers italiens représentent des tragi-comédies et, en 1697, une troupe de « Maltese Gentlemen » se réunit pour produire une allégorie italienne sur le thème de la paix. Des Maltais se font connaître comme dramaturges : Enzo Magi, avec une comédie pastorale inspirée du Tasse, don Giacomo Farrugia avec des pièces d'orientation morale et Carlo Magri qui plagie des pièces sans valeur écrites en dialecte napolitain. Les chevaliers jouent uniquement pour un public aristocratique, ce qui conduit, en réaction, le grand maître de l'ordre Manoel de Vilhena à ériger un théâtre baroque destiné à fournir un « honnête divertissement au peuple ». Ce théâtre, connu plus tard sous le nom de Manoel Théâtre, ouvre ses portes en 1732 avec une Mérope d'après Scipione Maffei, jouée par une compagnie de chevaliers italiens (les femmes étaient exclues de la scène pour respecter le vœu de chasteté des chevaliers).
Engagements officiels de comédiens et d'auteurs étrangers se succèdent à partir de cette date. Le XVIIIe siècle voit également la renaissance de la cantata, de la serenata et du mélodrame musical présentés sur la place Palece de La Valette. Un aristocrate local, le comte Ciantar, se charge de l'écriture du livret, mais, ici encore, le théâtre est rigoureusement réservé à une élite de spectateurs.
L'usage exclusif de l'italien dans toutes ces formes théâtrales traduit l'échec du grand maître à attirer le peuple au théâtre. Dans ce domaine – comme dans les autres – l'Église catholique profite de son influence considérable et du mécontentement populaire pour intéresser les fidèles à des spectacles religieux donnés dans l'enceinte des paroisses. Après la conquête de l'archipel par Bonaparte (1798) et la fuite des chevaliers, l'administration française charge le compositeur Nicolo Isouardde former une compagnie théâtrale composée de Maltais ; mais, dès les années 1780, les comédies étaient jouées en maltais trois jours sur sept.
La production nationale
Pendant la première moitié du XIXe siècle, deux dramaturges maltais occupent le devant de la scène avec des pièces en langue vernaculaire : Luigi Rosato (1795-1872), auteur du mélodrame Caterina, est considéré comme le père du théâtre maltais ; quant à Carmelo Camillieri (1821-1903), il lance le teatrin maltais, genre typique enraciné dans des situations sociales comiques et alimenté d'improvisations grotesques. Théâtre populaire, le teatrin s'implante d'abord à La Valette avant de gagner les campagnes. À la fin du XIXe siècle, Mikelang Borgest à la fois le représentant du mouvement des travailleurs au Sénat et un adaptateur prolifique de vaudevilles en maltais vernaculaire. En 1884, son nom est associé à celui de la Kumpaniya Independenza qui s'illustre dans la satire socio-politique.
Au début du XXe siècle, des troupes populaires se forment ici et là : dans la ville historique de Rabat et à Hamrun où Domenico Giuppeta, dramaturge, directeur de théâtre, télépathe et magicien, captive son public au cinéma Reale ou au théâtre Eldorado.
À la même époque, Ninu Cremona (1880-1972) écrit un drame classique, le premier du genre en langue maltaise, intitulé Il-Fidwa tal-Bdiewa (La Rançon des paysans). La pièce raconte comment les Maltais libérèrent leur île de la tyrannie d'un seigneur féodal espagnol. Elle a été écrite en 1913, mais considérée comme une tentative isolée sans conséquence, et ne fut publiée que vingt-huit ans plus tard, quand la scène était dominée par une forte propagande profasciste italienne et par des groupes de théâtre comme la Societa Carlo Goldoni. Cette activité devient très intense au milieu des années trente. Cette tentative classique de Cremona trouve un écho plus tard, en 1941, quand Erin Serracino Inglott, un remarquable lexicographe, produit un mélodrame héroïque intitulé Razju Vidal puis une autre œuvre, Il-Barrani (L'Étranger) dans laquelle il évoque les conflits historiques de son pays entre chrétiens et païens.
À la propagande italienne, les Anglais répliquent, après guerre, par une recherche de formes nouvelles, soutenue par le British Council. La troupe Club de théâtre amateur de Malte (MADC) vit toujours, composée aujourd'hui de Maltais qui ont choisi de jouer en anglais. Parallèlement, la Ligue maltaise de théâtre (fondée en 1944), d'orientation nationaliste, a ses animateurs : Ines Soler, Guido Saliba, Ronnie Abdella, Victor Tedesco. Les années soixante sont dominées par la forte personnalité de Francis Ebejer (1925-1993) : il débute avec Vacanzi tas-Sajf (Vacances d'été), qui connaît un retentissant succès ; ses personnages sont toujours à la recherche rituelle et obsessionnelle d'un passé qui les déchire. Dans Cliffhangers, un groupe de personnages est obligé de revisiter son passé et d'avouer ses crimes, tandis que dans Boulevard un autre groupe attend sans espoir un « bateau pour le salut ». Une pièce comme Il-Hadd fuq il-Beit (Dimanche sur le toit) porte sur le syndrome de la stérilité tant physique qu'intellectuelle, lointain écho des rites ancestraux d'offrande à la déesse mère. Le théâtre d'Ebejer est riche en symboles et en métaphores visuelles. Guze Diacono (né en 1912) et Guze Chetcuti (né en 1914) sont plus réalistes ; le premier, pessimiste à l'égard de l'homme, créature égocentrique ; le second, proche du vérisme de Verga, a consacré une pièce, 1919 , aux manifestants tombés sous les balles britanniques lors d'une émeute de la faim cette année-là.
De la plus jeune génération émergent Oreste Calleja (né en 1947) et Alfred Sant (né en 1948). Le premier, installé longtemps aux États-Unis, recourt aux techniques surréalistes de l'humour absurde pour clouer au pilori les hypocrisies sociales, les superstitions et la bureaucratie dans Cens Perpetwu (Permis perpétuel) et Satira. Sant rappelle par les pièces de ses débuts le climat énigmatique de Pirandello dans Min Kien Evelyn Kosta ? (Qui était Évelyne Costa ?). Plus récemment, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, il s'en prend avec virulence à la mentalité néocoloniale maltaise. La pièce la plus brillante de Sant est Qabel tifftah l-Inkjesta (Préalablement à l'enquête), un thriller politique palpitant sur les circonstances mystérieuses qui conduisirent au suicide un ministre d'État présenté également comme un idéaliste romantique. Des troupes expérimentales (Théâtre Workshop, Théâtre Henri Dogg, Politeatru, Théâtre Rue Étroite) se donnent pour but d'apporter aux masses un théâtre critique. Tout cela offre une alternative dynamique et riche de suggestions à la structure souvent conventionnelle du théâtre, à Malte.
Le théâtre à Malte a toujours été un théâtre d'amateurs, où des dizaines de groupes donnent des représentations régulières, comme la compagnie MADC qui existe depuis 1910 et présente des pièces de Shakespeare chaque été et une pantomime chaque hiver, à Noël. Il n'y a pas de théâtre professionnel à Malte mais le plaisir de jouer fait partie intégrante de la vie quotidienne des Maltais.
Le théâtre semble plutôt souffrir d'une crise d'auteurs, car il vit sur des reprises et des adaptations de textes.
Des petits groupes jouent actuellement dans les rues des zones industrielles, ou travaillent avec les enfants, les prisonniers et les personnes âgées avec la volonté de créer une forme de théâtre adaptée à des fins socio-anthropologiques. À l'unique université de Malte, la compagnie Politeatru a produit une série d'« entrées clownesques » qui commentaient la demande de Malte d'intégrer la Communauté européenne, sujet qui divisait l'île en deux blocs.
La tradition musicale
Il existe une longue tradition d'opéra lyrique importé d'Italie et plus récemment de Grande-Bretagne et d'Europe de l'Est. L'île a produit quelques artistes exceptionnels comme Paul Asciak, célébrité de Covent Garden, Oreste Chircop qui a travaillé à Hollywood et Miriam Gauciqui a multiplié les succès en Europe.
Le Royal Opera House, malheureusement détruit lors de la Seconde Guerre mondiale par les Allemands, était le lieu de rendez-vous de brillantes manifestations mettant à contribution des artistes parrainés par les instances politiques.
Le grand opéra est maintenant moins fréquent, mais des groupes locaux ont trouvé de nouvelles possibilités pour présenter des comédies musicales basées largement sur des légendes folkloriques ou des récits historiques, qui s'adressent à un marché touristique en pleine expansion. Dans la même veine, le ministère du Tourisme a introduit en 1993 un festival dans l'ancienne capitale, Medina, où des centaines d'acteurs font revivre des scènes du passé.