Études théâtrales
Théâtrologie
Les « études théâtrales » sont depuis la fin des années 1950 une discipline universitaire à part entière, aujourd'hui représentée en France par une dizaine d'instituts ou de départements. Les « études » (historiques, esthétiques, dramaturgiques…) qui la constituent sont réunies à la fois par leur objet (le théâtre) et par le respect de règles épistémologiques communes permettant de parler d'une discipline scientifique nouvelle.
Une double gestation
Il n'y a pas eu, en France, une genèse des études théâtrales, mais deux, quasiment simultanées, à l'Université et au CNRS.
1923. Création à Berlin du Theaterwissenschaftliches Institut
1937. Ouverture d'un département théâtre à la Tulane University (La Nouvelle-Orléans)
1954. Création de la SIBMAS (Société internationale des bibliothèques et des musées des arts du spectacle)
1957. Création de la FIRT/IFTR (Fédération internationale de recherche théâtrale)
1960. Apparition de performance studies à New York.
Au CNRS, en 1966, le petit groupe initial de spécialistes de la Renaissance réuni par Jean Jacquot se transforme en « équipe propre de recherches théâtrales et musicologiques ». À la Sorbonne, le changement d'intitulé de la chaire « littéraire » de Scherer qui devient en 1956, « Histoire et technique du théâtre français », puis l'achat par l'Université de la bibliothèque de Baty (1957) sont suivis de la création de l'« Institut d'études théâtrales » (1959). Pas plus qu'au CNRS, on n'assiste à la substitution brutale d'une conception du théâtre à une autre (les dimensions non textuelles de cet art donnaient déjà lieu à des cours, l'étude des œuvres dramatiques n'est pas soudain abandonnée), mais à la mise en relation de savoirs jusque-là séparés : l'étude des lieux et bâtiments, celle des fonctions sociales du jeu. Dans les deux cas, la plupart des corpus étudiés appartiennent de toute façon à des époques où la notion de mise en scène n'a pas de sens. Les études consacrées à l'esthétique scénique n'interviendront que dans un second temps, en 1963, et à travers le seul enseignement de Dort. S'il fallait esquisser en quelques traits chacun des deux univers disciplinaires en formation, ce serait, pour la Sorbonne, une dramaturgie générale, une approche structurale de l'espace, des bribes d'une histoire du théâtre mondial, un siècle favori : le XVIIe ; pour le CNRS, une anthropologie des spectacles et des fêtes, une histoire du lieu théâtral, une période privilégiée : la Renaissance.
Loin de s'effectuer par la révélation d'un objet nouveau, l'émergence de la discipline résulte surtout de l'affirmation de principes et de modèles théoriques : à l'Université, le souci de méthode est permanent ; on peut notamment qualifier de « préstructuraliste » la Dramaturgie classique en France (1950). L'Institut (ses enseignements, ses diplômes) va traduire concrètement cette exigence. Au CNRS, la perspective épistémologique est affirmée : on évoque un « comparatisme bien compris » et l'importance de la « longue perspective historique », le théâtre « suppos[ant] une conservation et une transmission à travers le temps ».
Inscrire l'esthétique scénique dans le récit d'origine des études théâtrales a contribué à essentialiser ce qui n'était qu'une dimension du phénomène et à déséquilibrer durablement l'approche de celui-ci. En outre, la définition négative de ces études (elles ne sont pas des études littéraires) et la légitimation pseudo-historique du binarisme (le texte – ancien – versus la mise en scène – moderne) explique les difficultés ultérieures des chercheurs à prendre convenablement en compte le premier des deux termes.
Théâtrologie ?
Les premières occurrences du mot datent des années 1950, comme celles de « filmologie ». Au CNRS, les chercheurs sont vite favorables à cette appellation, défendant contre les détracteurs potentiels « une science dont la dénomination – d'origine allemande – peut paraître […] barbare » (D. Bablet). Le milieu reste à peu près sourd – à l'exception des sémiologues. Cependant, la résurgence régulière du terme, semble traduire un besoin tenace d'unification de la discipline. La sémiologie, qui a représenté la tentative la plus organisée de construction d'un modèle rendant compte de toutes les dimensions de la représentation, a échoué dans cette ambition. Depuis, aucune approche n'a pu s'imposer avec la même autorité. Tout se passe comme si une certaine interdisciplinarité était nécessaire aux études théâtrales : non seulement sur le plan technique (le nombre de métiers en jeu entraîne objectivement l'addition des savoirs), et anthropologique (la complexité du phénomène dramatique : événement social, art, phénomène de civilisation, suscite la superposition de différents modèles – esthétique, historique, sociologique, etc.), mais aussi et surtout sur le plan épistémologique, l'échange pluridisciplinaire contribuant paradoxalement à fonder une véritable « science du théâtre » (selon le mot allemand Theaterwissenschaft) : si en effet la coopération est suffisamment longue entre spécialistes de divers bords, il se produit une transformation réciproque des disciplines par l'objet et de l'objet par les disciplines. Le nom initial de la collection du CNRS « le Chœur des Muses » se référait à un idéal d'association souple, possédant en lui-même une sorte d'esthétique. C'est cette « choralité » scientifique originale qui, par deux fois, s'est inventée dans les années 1950-1960. Sans confondre la formation universitaire des spécialistes du théâtre avec la formation professionnelle des praticiens, les pionniers ont tenu à organiser aussi des contacts avec ces derniers. On retrouve ensuite ce principe partout, avec des accents différents selon les périodes et les endroits : le « chœur » de Paris-III n'a pas exactement le même répertoire que celui de Paris-VIII, de Paris-X, de Caen, Lyon, Montpellier, Strasbourg… : questions de personnalités, de choix mais aussi de hasards, peu à peu développés en traditions locales.
La bonne résistance du terme « théâtrologie » peut aussi indiquer à quel point l'idée de « théâtre » est encore présente dans les interrogations des chercheurs, alors que les performance studies et autres désignations englobantes gagnent partout du terrain. Les « études théâtrales » ont d'ailleurs conservé leur nom, quoique très ouvertes à la danse, au cirque, aux formes mixtes. Peut-être est-ce justement dans cette ouverture que réside l'explication : la grande disparité des recherches actuelles, du fait de l'évolution objective des esthétiques et de l'intérêt grandissant pour les savoirs ethnographiques, leur éclatement selon des corpus de plus en plus étroits (tel spectacle, ici et maintenant) comportent le risque du relativisme ; en outre, de nouvelles disciplines prétendent intégrer le théâtre dans des ensembles bien plus vastes, l'ethnoscénologie, par exemple, qui élargit l'observation du théâtre occidental « aux pratiques spectaculaires du monde entier », voire à tous les « comportements humains spectaculaires organisés » (P. Pavis). Dans ce contexte, le maintien d'études « théâtrales » préserve implicitement l'hypothèse d'une fonction sociale spécifique – dramatique ? – de la scène.
Bibliographie sélective
- Arts du spectacle et histoire des idées , recueil offert en hommage à Jean Jacquot, Tours : Centre d'études supérieures de la Renaissance, 1984
Classement
Spécialité : Institutions et lieux
- France
- 20ème siècle