Amoureux/ses

L'amour constitue la matière première des trois quarts des pièces classiques et pourtant les amoureux en couple, et en couple heureux, y tiennent peu de place. La raison en est que l'amour est un état d'âme non un acte : on ne se touche guère au théâtre et, si on le fait, comme Tartuffe tripotant la robe d'Elmire ou Don Juan jaugeant les attraits de Charlotte, on n'est plus dans un rapport d'échanges mais de séduction. Les amoureux s'aiment et cela leur suffit, ou du moins cela devrait leur suffire s'il n'y avait pas d'obstacles à cet amour : les amoureux de la Commedia dell'arte comme ceux des Fourberies de Scapin, plus passifs que passionnés, attendent d'un valet retors ou d'une servante madrée une issue heureuse à leurs déboires ; Chimène et Rodrigue qui se rencontrent pour un bref et intense chant amoebée (« Rodrigue, qui l'eût cru » / « Chimène, qui l'eût dit »…) célèbrent leur amour à l'irréel du passé ! Quand Junie réussit à détromper Britannicus qui se voit déjà oublié, elle peut à peine prononcer dix vers que Britannicus est déjà enlevé à sa tendresse par les gardes de Néron. Seuls les seconds couteaux, les amoureux « populaires », peuvent dire à loisir le plaisir qu'ils auraient (auront) à se bécoter, chez Molière comme chez Marivaux. Pour les autres, dire qu'on s'aime, c'est immédiatement en jauger les dangers (comme le font Valère et Élise au début de L'Avare) ou batailler contre le soupçon de jalousie toujours prêt à se déclencher (et qui peut provoquer la mort de l'aimé, comme dans Bajazet). Comment, sur un plateau classique, rendre scénique et agissant (dramatique au sens originel du terme), l'amour heureux et partagé ? Par l'artifice du dépit amoureux. Le dépit, en effet, est un jeu de théâtre qui consiste, pour le garçon et la fille, à se séparer artificiellement et pour un court moment, afin d'augmenter le plaisir des raccommodements. Se séparer : terme d'espace qui appelle ses symétriques opposés : se rapprocher, se retrouver, se rencontrer. Le vocabulaire de l'espace est constamment utilisé pour parler d'amour dans la vie comme au théâtre. Au théâtre encore plus car on dispose du plateau, support, métaphorique et concret à la fois, pour cet intermède de l'amour rompu, entre deux accords. Pour ce qui est de « se courir après » et de « sortir ensemble », les amoureux du Maître de Ionesco en fournissent comme l'épure. Il faut lire aussi les indications scéniques de Molière à l'acte II, scène 4 de Tartuffe, pour prendre toute la mesure spatiale du pas-de-deux de Valère et Mariane, avec ses figures obligées de l'écart et du contact. Cette chorégraphie peut même, réglée par un metteur en scène inventif, annexer l'espace double du plateau et des coulisses et jouer des entrées et des sorties par une symbolique du caché/montré encore plus significative : c'est la démonstration éblouissante qu'en faisait Planchon dans son « montage » du Dépit pour son Tartuffe.

Si l'on sort du théâtre classique, l'amour se fait, ou presque, sur scène, dans les premières pièces de Guitry, Nono (1905) et Les Zoaques (1906). (Voir Théâtre érotique)

Rédacteur(s)
Éditions Bordas 2008

Classement

Spécialité : Lexique théorique et théoriciens

Ajouter à Mon Dictionnaire
Imprimer Partager
Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026