Figure
[approche esthétique]
Figure n'est pas un mot nouveau, mais au XXe siècle, il a pris une acception nouvelle, qui le fait entrer en concurrence avec la notion littéraire de personnage. L'investissement de ce terme, jusqu'alors réservé aux arts plastiques, témoigne d'une nécessité : élargir le vocabulaire en usage pour parler de « personnages » dont la nature, les fonctionnements, les enjeux théâtraux sont manifestement autres que les attentes qu'on pourrait en avoir. Le terme, polysémique, est à la croisée de trois champs sémantiques.
Le visible
Dérivé du latin figura (« forme, aspect », « représentation sculptée »), figure renvoie d'abord à l'idée d'une forme d'apparition : c'est par ses contours, son apparence, et non son intériorité, que le personnage se voit défini.
D'un point de vue historique, on peut penser que ce déplacement de focale (de l'invisible au visible) a partie liée avec la nouvelle conscience de l'image, corrélative à l'invention du cinéma et de la mise en scène. Le personnage théâtral était conçu comme un vecteur d'imaginaire ; il devient un corps « imageant », un signe participant d'un ensemble orchestré de signes. La dramaturgie et la théorie brechtiennes de la distanciation, le structuralisme, ont accru cette conscience sémiologique de la réalité scénique.
D'un point de vue dramaturgique, la notion de figure renvoie à l'inscription de l'auteur dans le champ de la représentation dont il observe, prescrit, commente les conditions de déploiement. Cette intrusion, contraire aux lois du genre dramatique, exacerbe la théâtralité : soit qu'elle ramène le personnage à sa condition de pantin de langue, soit qu'elle mette en scène la convention propre à la double énonciation théâtrale et au jeu de l'incarnation. Dans les deux cas, les êtres sur scène, entre acteurs et fantoches, ne font plus absolument illusion d'individus.
Ce qui ne veut pas dire que la figure soit le contraire ni l'éviction du personnage : le devenir-figure est plutôt un travail de déformation de l'être théâtral, par découpe, prélèvement, montage de ses éléments et de ses effets constitutifs. Les figures sont des personnages fragmentés, dissociés, à l'interface de dynamiques (le vu, le fait, le dit) qui, n'étant plus instrumentalisées au déroulé organique et vraisemblable d'une fable, jouent entre elles sans forcément se recouper.
Le symbolique
La figure est aussi liée à une notion d'exemplarité (« figure de proue », « figure de l'Histoire ») : elle pose la question de ce qu'on choisit de retenir du réel, sous forme de paradigmes. Le personnage théâtral a toujours eu cette fonction de symbolisation et de cristallisation imaginaire, mais le mot de figure réactive et invite à se resserrer sur ces enjeux, parce qu'il les nomme explicitement.
Dans les dramaturgies figurales, qui procèdent hors intrigue, la propension aux héros et aux récits édifiants est exclue : il apparaît que prendre la parole sur scène suffit à faire accéder le personnage à la dignité symbolique, indépendamment du système axiologique en vigueur dans le monde. Cet élargissement du droit de cité scénique conduit donc à s'interroger, davantage que sur le qui, sur le comment de ce qui s'offre en représentation.
On peut considérer le devenir-figure comme un devenir-type dupersonnage. Dans le sens, d'une part, où ne sont retenus que quelques-uns des critères qui permettent usuellement de l'assimiler à une personne : un nom, un signe distinctif, une fonction, constitue le tout de sa définition identitaire. Dans le sens, d'autre part, où cette réduction générique, qui est un en-deçà de l'individuation, est aussi, sur scène, une invitation à un au-delà de l'expression vraisemblable ou naturelle. Les figures, faites de pièces dramatiques détachées, de morceaux de personnage choisis, participent d'une poétique théâtrale de la schématisation, de l'abstraction, de la stylisation. Sur scène, le corps n'est plus cantonné à l'illustration narrative, à la communication expressive : il devient en lui-même signifiant.
La technique
Figure participe enfin d'un troisième et dernier grand champ d'occurrences : celui de la technique, au sens très général de conventions ou de codes d'écriture : parler de figures (géométriques, rhétoriques, acrobatiques), c'est toujours pointer la question du corps et/ou du langage mis en jeu dans un espace et selon un protocole donnés. On peut en déduire que les figures théâtrales sont des personnages intrinsèquement liés à un univers d'écriture, qui énonce ses propres règles de jeu et de représentation. Participant d'un monde qui échappe tout ou partie aux échanges référentiels, ce sont des créatures affichées comme artefacts, des identités scéniques et poétiques avant d'être (ou pas) les supports d'une histoire, d'un sens, d'une individualité.
Identités scéniques, dans le sens où le spectateur voit s'exécuter des microactions, prendre forme des microsituations, qui se succèdent sans se constituer en durée dramatique. Au lieu de disparaître au profit de la fiction qu'il incarne, de l'histoire qu'il raconte, le corps en scène s'impose dans toute l'étrangeté et l'arbitraire de sa présence : l'illusion du corps représentant, valant-pour, laisse place à l'imaginaire insolite, rythmique, performatif, du corps jouant.
Identités poétiques, dans le sens où la façon dont sont définis, parlent et se comportent les personnages, est comme déformée par un filtre textuel qui ne renvoie que partiellement et ponctuellement à la « réalité ». Le devenir-figure du personnage tient à l'invention d'un univers sémantique, d'un imaginaire du corps en scène, d'une rythmique d'énonciation caractéristiques – c'est-à-dire « singuliers » et « singularisant » ceux qui en relèvent (jusqu'à les faire apparaître comme autant de déclinaisons-variations d'une même espèce, d'une même communauté théâtrale autonome). Les figures sont despersonnages qu'on identifie plutôt qu'on ne s'y identifie.
Bibliographie sélective
- Le Livre à venir , Maurice Blanchot, [Paris] : Gallimard, 1987
- Francis Bacon , logique de la sensation, Gilles Deleuze, Paris : Éd. du Seuil, 2002
- Le personnage théâtral contemporain , décomposition, recomposition, Jean-Pierre Ryngaert et Julie Sermon, Paris : Éd. théâtrales, impr. 2006
- L' avenir du drame , écritures dramatiques contemporaines, Jean-Pierre Sarrazac, Lausanne : Éd. de l'Aire, 1981
- L'acteur en effigie , figures de l'homme artificiel dans le théâtre des avant-gardes historiques, Allemagne, France, Italie, Didier Plassard, [Charleville-Mézières] : Institut international de la marionnetteLausanne : l'Âge d'homme, 1992
- Le théâtre est-il nécessaire ? , Denis Guénoun, [Saulxures] : Circé, 1997
Classement
Spécialité : Lexique théorique et théoriciens