GATTI Dante Sauveur
dit Armand
Journaliste, auteur dramatique, cinéaste français
Gatti est la personnalité la plus flamboyante du théâtre politique contemporain.
Sa vie même est une aventure épique portée par l'histoire puisque, de ce fils d'immigrés italiens, elle a fait, successivement, un maquisard, un condamné à mort gracié, un déporté en Allemagne, un évadé, un parachutiste de la France libre, entraîné en Grande-Bretagne, qui participe aux durs combats de la Libération. Démobilisé, il monte à Paris où il rencontre au Parisien libéré Pierre Joffroy, l'ami avec lequel il collaborera souvent. Ses reportages le font remarquer et, en 1954, il obtient le prix Albert-Londres. Sa double expérience de déporté et de reporter marque son œuvre de poète dramatique qu'il amorce alors qu'il est encore dans la presse. Il s'y consacre exclusivement à partir de 1959.
De grandes pièces se succèdent qui connaissent des fortunes diverses, le plus souvent désarroi de la critique et adhésion de partisans passionnés. Elles se déroulent en Amérique du Sud (Le Crapaud-Buffle, La Naissance), en Chine (Le Poisson noir, Un homme seul), dans les camps de concentration (La Deuxième Existence du camp de Tatenberg, L'Enfant rat, Chronique d'une planète provisoire). Elles parlent du père « mort pour la Révolution » (La Vie imaginaire de l'éboueur Auguste G.), de la lutte syndicale (Chant public devant deux chaises électriques), du fascisme (La Passion du général Franco) , de la bombe atomique (La Cigogne), de la guerre du Viêt-nam (V comme Vietnam) aussi bien que de la vie municipale vue par un chat (Le Voyage du grand Tchou), d'une rue menacée par des promoteurs immobiliers (Les Treize Soleils de la rue Saint-Blaise) . Son théâtre, baroque, confond l'espace et le temps, le réel et l'imaginaire, les personnages et un bestiaire allégorique. Le mythe y épouse le quotidien. Dans une écriture éperdument lyrique, les mots dérivent de leur sens convenu pour des constellations emmêlées. Autant de riches labyrinthes que des metteurs en scène comme Rosner, Monod, Hurstel, Rétoré, Garran, Debauche et Gatti lui-même ont voulu éclairer pour le spectateur.
À partir de 1968 Gatti se préoccupe d'écrire des pièces moins lourdes qu'il réunit sous un titre qui précise leur destination : Petit Manuel de guérilla urbaine. Après un séjour fécond en Allemagne, de 1969 à 1971, il entreprend en Belgique, en 1972, sa première expérience de création collective et de théâtre sans spectateurs qui mobilise, sur le thème de la réforme agraire, 135 tracteurs, remorques, camions et voitures reliant les travaux de groupes villageois du Brabant wallon. À Montbéliard (1975) il met au point avec les ouvriers de Peugeot, représentant sept nations d'immigrés, sa pratique d'« écriture plurielle ». À l'écoute, désormais, des exclus du langage, il leur apprend à se définir eux-mêmes et à assumer leur destin en se rendant maîtres des mots. L'apprentissage se déroule à travers les personnages qu'il leur propose et les textes qu'il écrit, nourris de leurs premiers et difficiles aveux d'identité.
Dès lors, magnétique, mystique, utopiste, réaliste et toujours en rébellion contre l'injustice, Gatti construit les instruments et les techniques de la révolution par le langage. À partir des ateliers de création populaire qu'il anime, à Toulouse d'abord, puis à Montreuil – dans un hangar sur l'emplacement des anciens studios de Méliès – il invite les marginaux de tout poil, délinquants, drogués, chômeurs, jeunes à la dérive – les « loulous », comme il les appelle, les « analphabètes », comme ils se nomment – ceux enfin que la société condamne à l'échec, à prendre possession du verbe et, par là, à « devenir Dieu ».
Une effervescence d'une nature aussi rare, qui n'a rien de commun avec l'assistanat social, aboutit à des textes de haut niveau où Gatti, « écrivain public » et poète solitaire, projette ses visions cosmiques. Ces événements, liés à la personnalité irradiante de Gatti, procèdent de stages aussi bien dans les banlieues à Marseille, Avignon, Strasbourg ou Sarcelles que dans la prison de Fleury-Mérogis ou les cuisines désaffectées de l'hôpital psychiatrique de Ville-Evrard. Films vidéos et expositions témoignent de ces « gestes de culture » qui se sont épanouis avec le concours de sa « tribu » militante, Hélène Chatelain, Stéphane Gatti, Jean-Jacques Hocquard, auxquels se sont joints de nouveaux disciples aussi engagés.
Gatti est également un cinéaste très singulier : L'Enclos, El otro Cristobal, tourné à Cuba, Le Passage de l'Èbre, Nous étions tous des noms d'arbres, tourné en Irlande du Nord, forment un bilan qui serait plus abondant s'il n'avait été un cinéaste « empêché ».
Le poète dramatique, lui, n'a cessé d'inventer, édifiant des pièces monumentales telles Rosa collective, Le Cheval qui se suicide par le feu, Le Labyrinthe, Opéra avec titre long, Le Chant d'amour de l'alphabet d'Auschwitz, Ces empereurs aux ombrelles trouées, qui ont été jouées ou dont il fait, à l'occasion, des lectures publiques, performances athlétiques au cours desquelles il est à lui seul tout son « théâtre ».
Bibliographie sélective
- La part en trop , Armand Gatti ; préf. de Michel Séonnet, Lagrasse : Verdier, 1997
- Gatti aujourd'hui , par Gérard Gozlan et Jean-Louis Pays, Paris : Éditions du Seuil, 1970
- L'aventure de la parole errante , Marc Kravetz, Toulouse : l'Ether vague
- Armand Gatti , journal illustré d'une écriture, [publié par] Stéphane Gatti, Michel Séonnet, Paris : Artefact, 1987
Classement
Spécialité : Deuxième moitié du 20ème siècle
- France
- 20ème siècle
- 21ème siècle