BÉJART Armande
dite Mademoiselle Molière
Comédienne puis directrice de troupe que Molière épousa en 1662.
Elle est la sœur (peut-être la fille) de Madeleine Béjart (1618-1672) : celle-ci fonda en 1643, avec ses frères et une de ses sœurs, une troupe, « les Enfants de la famille », qui deviendra bientôt, le jeune Poquelin s'adjoignant à elle, l'Illustre-Théâtre. Madeleine sera la compagne de Molière jusqu'à ce qu'il épouse Armande ; ce mariage sera l'occasion d'une campagne de calomnies qui intéresse à double titre la sociologie du théâtre : Molière étant devenu l'homme à abattre (pour son succès et une indépendance d'esprit suspecte), on va tenter de l'atteindre en déversant sur sa femme des tombereaux de ragots (ce qui était quasi naturel : au XVIIe siècle, toute comédienne est considérée comme une semi-prostituée) et en prenant un malin plaisir à lire les œuvres de Molière comme des pièces à clés (coutume courante pour tout type d'écrit, à l'époque) où interféreraient sa vie privée et celle de ses personnages, leurs malheurs conjugaux et les siens propres. Encore qu'Armande n'ait pas tenu le rôle d'Agnès dans l'École des femmes et que Molière ait joué des rôles de cocu bien avant de l'épouser ! Bien évidemment – mais pas exclusivement – la confusion entre l'homme et l'œuvre tient à la surimpression des comédiens Molière et Mademoiselle Molière, sa femme, avec leurs personnages dotés du même nom dans l'Impromptu de Versailles. Quand l'un dit à l'autre : « Taisez-vous, ma femme, vous êtes une bête », toutes les conditions sont remplies pour prendre la pièce pour une confession impudique de leur désaccord. Voire. Elle fut, mais sans suite dommageable, la victime de la guerre des théâtres : Montfleury, grand comédien de l'Hôtel de Bourgogne avait déposé en 1663 une requête au Roi contre Molière en l'accusant d'avoir épousé la fille de sa maîtresse.
En fait, Armande apparaît pour la première fois dans la distribution des pièces de Molière avec le rôle de Léonor dans l'École des maris (1661) et elle ne cessera de tenir de grands rôles : dans les Fâcheux, dans la Princesse d'Élide (rôle-titre) ; en Célimène du Misanthrope, en Zaïde du Sicilien, en Alcmène d'Amphitryon, en Elmire du Tartuffe, en Lucile du Bourgeois gentilhomme, en Psyché, dans la grande salle des Machines construite aux Tuileries par Vigarani, et encore en Angélique du Malade imaginaire. Elle a du charme, une voix bien placée, beaucoup de douceur, ce qui ne l'empêche pas d'ailleurs de jouer la tragédie, souvent (dans Alexandre de Racine ou Tite et Bérénice de Pierre Corneille). Elle semble avoir retenu la leçon de son mari, de jouer avec naturel.
Après la mort de Molière, Armande agit en femme de tête et, avec l'aide de La Grange, sauve de la troupe ce qui peut l'être : une partie passe à l'Hôtel de Bourgogne tandis que Lully s'empare du théâtre du Palais-Royal. Par décret du roi les restes de la troupe de Molière fusionnent avec celle du Marais et s'installent à la salle Guénégaud. Ce « Théâtre de Mlle Molière » rouvre le 9 juillet 1673 avec le Tartuffe. Armande continuera à jouer jusqu'en 1694, du Molière beaucoup, mais bien d'autres aussi (Circé notamment de Thomas Corneille et le Festin de pierre « récrit » par ce dernier à partir de Dom Juan) et nombre de pièces à machines qui ont la faveur du temps. Lors de la réunion en 1680 des deux troupes (Guénégaud et Bourgogne) en une seule (la Comédie-Française), Armande, perdant son rôle prépondérant, continuera à jouer et beaucoup ; souvent aussi à la cour. Elle avait épousé en 1677 le comédien Guérin qui se produira pendant quarante-quatre ans au Théâtre-Français. Ménage sans histoire comme fut sans scandale l'amitié intime qu'elle entretint avec La Grange jusqu'à sa mort (1692). Un accroc cependant : pour avoir témoigné contre un ennemi de Lully, Guichard, elle fut couverte par ce dernier de calomnies d'une violence inouïe où tout, de sa naissance obscure à son union « incestueuse » avec Molière, était déballé.
Armande Béjart apparaît bien comme la victime, au XVIIe siècle, des ennemis de Molière et, aux XIXe et XXe siècles, de ses admirateurs, persuadés qu'il ne saurait y avoir de création théâtrale que par reflet de la réalité vécue.
Bibliographie sélective
- Mademoiselle Molière (Armande Béjart)... , Henry Lyonnet, Paris : F. Alcan, 1932