Rideau d'avant-scène
C'est celui qui ferme la scène aux yeux du spectateur, qu'on appuie (lève) et charge (abaisse) au commencement et à la fin du spectacle, et, le plus souvent, des actes. Il est d'ordinaire rouge, peint en trompe-l'œil, à l'image d'un vrai rideau richement orné. Il est complété, en sa partie supérieure, par le lambrequin, grande draperie peinte, elle aussi, mais qui reste fixe.
Des systèmes pour cacher (donc dévoiler) au public à des moments précis la réalité imaginaire existaient déjà dans le théâtre antique (le rideau sortait alors d'une trappe à l'avant-scène). Le rideau d'avant-scène, tel qu'il est encore utilisé de nos jours, est employé en Italie dès le début du XVIe siècle. Il est lié à un type de représentation à décor unique (ou successif), faisant suite à la représentation à décor simultané de l'époque médiévale. Son apparition et sa généralisation sont indissociables de l'histoire de la perspective. Il existe un rapport de principe entre cette science, la technique de la mise en scène et du décor qui en a découlé et l'emploi qu'on faisait alors du rideau. La perspective est devenue au XVIe siècle le sujet principal du décor, voire du spectacle. Avec ce théâtre de l'illusion apparaît le rideau d'avant-scène qui fonctionne comme cadre pour ce tableau en perspective et comme prologue visuel.
En France, il est mentionné en 1610 comme faisant partie du décor (compte rendu du ballet du duc de Vendôme dansé au Louvre) ; c'est seulement en 1647 que la présence d'un rideau d'avant-scène faisant partie du théâtre (et non plus du décor) est définitivement établie à l'Hôtel de Bourgogne.
Le rideau d'avant-scène, au XVIe et au XVIIe siècle, n'a rien à voir avec la séparation temporelle des actes ; il a acquis définitivement ce rôle au XIXe siècle et le conserve aujourd'hui. À l'origine, au XVIe siècle en Italie et au XVIIe siècle en France, son rôle est seulement de révéler le décor aux yeux du spectateur. Il est l'instrument de cet illusionnisme pictural que manifestent les arts plastiques de l'époque. Il symbolise et consacre l'« unité d'illusion ». C'est l'habitude de cette unité d'illusion, devenue une exigence esthétique qui, en excluant la fermeture systématique de la scène à l'entracte, a condamné à l'invraisemblance tout changement dans les lieux et dans le temps et a consacré le triomphe des règles. Par la suite, en particulier au XIXe siècle, le rideau est devenu aussi l'instrument des changements de temps et de lieu. Au XXe siècle, Appia, Craig, Brecht (pour une part, avec son demi-rideau), le Living Theatre, entre autres, ont cherché à abolir cette frontière qu'est le rideau. Révolte sans doute nécessaire contre ce qui était devenu une « tradition » dont le sens avait été élargi puis oublié. Mais il semble bien que cette frontière symbolique entre réalité et fiction, parfois vilipendée, participe de l'essence même du théâtre.
Le rideau d'avant-scène est le lieu symbolique durite théâtral, de la séparation, du passage entre réalité et représentation, entre permanent et éphémère. Lieu symbolique, ambigu, il appartient à deux univers : peint comme un décor éphémère, il est pourtant lié à l'architecture, au permanent. Il est la matérialisation d'un passage, d'une frontière (les Italiens, qui l'ont inventé, l'appellent d'ailleurs sipario , séparation). Signe interposé entre le public et la scène, le rideau est une présence à la fois réelle et allusive, il s'offre au regard pour lui-même et, en même temps, oriente le regard du spectateur vers ce qu'il dissimule. À la différence des autres rideaux dont la fonction première est de cacher, de protéger (du froid, des regards, de la lumière), le rideau d'avant-scène est ambivalent : il ferme, il cache, mais il s'ouvre et découvre. « Il est séduisant comme le péché », dit Barrault.
Bibliographie sélective
- Origine et évolution de la dramaturgie néo-classique. L'influence des arts plastiques en Italie et en France : le rideau, la mise en scène et les trois unités , Georges Védier,..., Paris : Presses universitaires de France, 1955
- L'Avventura del Sipario , figurazione e metafora di una macchina teatrale, a cura di Valerio Morpupo. Città di Prato... Teatro Metastasio, Città di Prato : Ubulibri, 1984
Classement
Spécialité : Technique et créateurs techniques
- France
- Renaissance
- 17ème siècle
- 18ème siècle
- 19ème siècle
- 20ème siècle