Pastorale

Sans rapport aucun avec la pastorale dramatique [voir article suivant], la pastorale provinciale, telle qu'elle existe encore en pays basque et provençal, se signale, du moins à ses débuts, par des caractéristiques religieuses, rurales et dialectales. Elle a partiellement perdu les unes et les autres mais, par son mode de fonctionnement et de réception, elle demeure authentiquement populaire.

Pastorale basque

Plus exactement, pastorale souletine, forme de théâtre rural français, qui apparut dans la Soule au début du XVIe siècle, à un moment de grand développement des légendes religieuses et héroïques. Moyen de cohésion sociale, la pastorale rassemble tous les jeunes gens d'un seul village – des hommes seulement, les rôles féminins étant des travestis – qui demandent à un « instituteur » de la leur écrire. L'espace de jeu est circonscrit par des tréteaux, placés soit dans un pré, soit sur la place du village. Deux entrées : côté jardin, par où pénètrent les Chrétiens ou Bons, personnages dont le costume est à dominante bleue ; par le côté cour entrent les Turcs, vêtus principalement de rouge, qui représentent les puissances du Mal ; la dramaturgie est fondée sur cette opposition. Guidés par l'« instituteur », les acteurs chantent leur rôle sur une musique traditionnelle et se déplacent selon des pas codifiés. La gesticulation caractérise les Méchants, alors que les Bons demeurent impassibles. La pièce, qui met en scène Chrétiens, Turcs et Satans, est précédée d'une « montre », sorte de parade partant, la plupart du temps, d'une auberge où les auteurs se sont costumés. Elle se déploie dans l'ordre suivant : l'enseigne des Chrétiens avec leur drapeau, les gardes de la scène, les musiciens ; les Chrétiens, rois, reines, guerriers et, le cas échéant, l'évêque sur son cheval ; l'enseigne des Turcs avec leur drapeau, marchant en désordre ; les Satans. Vivante, aujourd'hui encore, malgré des menaces de disparition dans les années vingt, la pastorale manifeste le goût des Souletins pour les joutes et les jeux dialogués.

Pastorale provençale

Les Provençaux ont toujours fêté Noël avec une particulière ferveur : en attestent la liturgie des messes de minuit, la tradition des crèches, les chants de Noël anciens, les santons. S'y est jointe au milieu du XIXe siècle l'apparition d'un spectacle théâtral, la pastorale, dont le développement fut à l'origine encouragé par la hiérarchie catholique, qui y vit un moyen de reconquête religieuse du public populaire. Pratiqué chaque année par des amateurs dans les salles paroissiales au moment de Noël, il connut un succès considérable : villes et villages de Provence, quartiers de Marseille, chaque communauté eut le sien. Longtemps jouée exclusivement en provençal, la pastorale s'est progressivement francisée. Les années cinquante ont vu son champ se réduire à mesure que se modifiaient les mœurs culturelles des classes populaires. Réduite quantitativement et très fragilisée à l'heure actuelle, elle est cependant plus que la survivance d'une forme archaïque de théâtre populaire. C'est à la fois un divertissement théâtral et un rite communautaire important.

La fable en est simple : des anges annoncent aux bergers la naissance du Messie, ceux-ci en apportent la nouvelle au village, tous les habitants se mettent en route pour Bethléem. Les péripéties sont provoquées par le Boumian (le Bohémien), inspiré par l'esprit du Mal. Ils parviennent quand même au but de leur voyage : ils rendent grâce au Sauveur dans une atmosphère de miracle ; le Boumian lui-même se convertit et tout s'achève dans l'unanimisme d'une humanité réconciliée par la grâce de cette nuit de Noël.

Le texte alterne les dialogues et les airs, chantés sur des musiques d'origines diverses, vieux airs du XVIIe siècle, musiques originales du XIXe, tous d'inspiration provençale, sauf ceux qu'au dénouement chantent les voix principales devant la crèche, et qui sont trois « grands airs » (dont le très attendu Minuit, chrétiens ). Il existe de nombreuses versions de pastorales (près de deux cents recensées) ; la plus utilisée, et presque la seule de nos jours, est en même temps la première qui fut écrite (en 1844) : la Pastorale Maurel, du nom de son auteur, ouvrier et poète (publiée par Tacussel, Marseille).

Le cadre général est celui du théâtre du XIXe siècle, dispositif à l'italienne des salles d'amateurs, scènes peu profondes, toiles peintes en trompe-l'œil, machineries naïves et recherche d'un certain spectaculaire – effets de lumière pour les apparitions, effets de tableau pour les fins d'actes, composition majestueuse du final de la crèche. Le ton est celui de la naïveté. Aucun souci géographique ou historique. On va bien à Bethléem, mais ce sont les figures populaires d'une Provence déjà très typée au XIXe siècle qui font la route : toute une hiérarchie villageoise sans conflits réels, traitée dans la bonne humeur et la moquerie – à laquelle se heurte bien sûr l'étranger sans domicile fixe et suspect de tous les méfaits, le Boumian, traité sur le mode sérieux et inquiétant.

Toutefois c'est son « fonctionnement » (pour les acteurs et pour leur public) qui fait de la pastorale un événement riche d'enseignements. C'est un théâtre de groupes réels (le village ou le quartier). C'est d'autre part une pratique exceptionnelle et fortement ritualisée (la pastorale se joue de Noël à la fin de janvier, le dimanche après-midi uniquement). C'est de plus une pratique répétitive : de la fable, et même du texte (musique comprise) que tout le monde connaît, jusqu'aux effets comiques des acteurs (dont l'invention est très étroitement limitée), tout est fixé d'avance et attendu. C'est un curieux mélange de divertissement simple et de pratique religieuse. Il est difficile de mesurer à quel « acte de foi » il correspond, sinon l'adhésion à un optimisme profond (croyance en la bonté de l'homme dans la pérennité de l'ordre social), et ce n'est pas un hasard si cette pratique s'est développée autour de la Nativité (et non, comme en Espagne par exemple, autour de la Passion) : mythe heureux et unifiant dont toute idée de mort est exclue, centré sur une image familiale et l'histoire merveilleuse de l'Enfant-Dieu.

Tout ce qu'on peut reprocher à un théâtre dit amateur lorsqu'il cherche à reproduire la pratique professionnelle trouve au contraire ici, par un curieux renversement de valeurs, une pleine justification : on ne peut pas reprocher à l'acteur la naïveté de son imitation, son application à reproduire chaque année les mêmes effets, puisque précisément le but avoué est cette naïveté, cette reproduction, cette ritualisation des moindres détails. On ne peut pas reprocher à ce théâtre de ne pas être esthétiquement créatif, puisque précisément il refuse l'idée de création. On redécouvre en lui une des fonctions primordiales du théâtre, que l'art contemporain s'acharne à enfouir sous les scories de l'originalité : celle d'un théâtre fondé sur les traces et la mémoire, construit bien sûr autour d'une image mythique partagée, mais moins sollicité par le contenu de la fable que par le retour du même spectacle qui construit la cohérence émotionnelle, physique et sociale du groupe. La pastorale offre l'exemple étonnant d'un théâtre qui fonctionne à l'inverse de toutes les idées actuellement dominantes sur l'art et la création.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)
Édition Bordas, 2008

Classement

Spécialité : 17ème siècle

Zone(s) géographique(s) :
  • France
  • Espagne
Période(s) :
  • Renaissance
  • 17ème siècle
  • 18ème siècle
  • 19ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
30/04/2026