Argot de théâtre
Désigne un vocabulaire spécifique utilisé seulement dans le milieu théâtral, ainsi que le vocabulaire qui, tout en venant du théâtre, circule encore dans la langue.
Autrefois, les comédiens employaient, entre eux, une sorte de langue verte qu'eux seuls pouvaient comprendre. Pour demander : « Combien paie-t-on pour entrer à la Comédie ? », on disait : « Combien refile-t-on de logagne pour allumer la boulevetade ? » On appelait la troupe la « banque » et pour demander : « Celui qui est à côté de vous est-il comédien ? », on formulait ainsi la question : « Le gonze qui est à votre ordre est-il de la banque ? » Des expressions aujourd'hui hermétiques émanent directement de situations dramatiques : ainsi, « vendre son piano » désigne le fait de s'embarquer dans un récit sentimental et pathétique, allusion à la pièce des frères Coignard, le Pauvre Jacques , donnée au Gymnase en 1835 et où le héros, obligé par son propriétaire de vendre son piano pour payer son loyer, arrachait au public des torrents de larmes. Quant à « marier Justine », l'expression s'emploie au moment où, lors d'une répétition d'une pièce, une longueur se fait sentir et où chacun réclame la coupure en disant : « Il faut marier Justine ! », allusion à un vaudeville interminable : on conseillait à l'auteur d'en brusquer le dénouement et de sabrer dans son texte en mariant son héroïne, Justine, tout de suite.
On entend « appeler Azor » pour dire qu'on entend siffler ; « apporter une lettre » est une expression dédaigneuse qu'un comédien emploie pour montrer le peu d'estime qu'il a du talent d'un de ses partenaires. En revanche, « avoir des côtelettes », c'est être applaudi ; mais « bâiller au tableau » se dit d'un acteur qui, prenant connaissance, au tableau, de la distribution d'une pièce nouvelle, dissimule son mécontentement de voir qu'il n'y figure que pour un petit rôle, une « panne » ou, plus dépréciatif encore, une « panouille ». Le premier comédien en scène « lève le torchon ». Souvent, il a le trac ou le « taf » ou le « taffetas ». « Faire la salle », c'est chercher dans la salle des visages connus. Si les spectateurs sont rares, les acteurs « jouent devant les banquettes » ; si l'acteur a des trous de mémoire, « il bat le Job » ; s'il invente, « il fait de la toile » ; s'il force l'effet sans aboutir au résultat voulu, il « crache sur les quinquets » ; s'il passe rapidement sur une partie du texte pour s'appesantir sur les passages à effets, « il déblaie ». Dans le mélodrame, certains acteurs avaient pour habitude de ponctuer les répliques les plus significatives d'un coup de talon ; on disait alors « faire feu ». Le « pont » est le passage d'une idée à une autre ; de la légèreté, de la souplesse du « pont » vient la légèreté de l'acteur. « Bouler », c'est avoir un débit trop rapide, « savonner », c'est déraper sur un mot ; un acteur qu'on ne comprend pas « parle dans ses bottes » ; s'il prend du temps entre ses répliques, il « fait des ronds » et s'il en prend trop peu, il « serre ». Le « hoquet » dramatique est l'aspiration d'air intempestive et bruyante, résultat d'un manque de maîtrise de la respiration ; Molière, selon ses contemporains, convertissait ce défaut en gag. Quand un acteur est capable de jouer hors de son emploi, il « se déplace » ; d'un acteur comique qui s'essaie à la tragédie, on dit qu'il « chausse le cothurne ». L'acteur gêné par un « chat » « graillonne » ; s'il a une voix qui porte, on dit qu'il « a du zinc » ou « un bon galoubet ». Celui qui roule les « r » avec ostentation « fait la roue ». S'il est mauvais, il est « bleu » ou « mouche » ou « toc ». Un vieux comédien qui persiste à traîner sur la scène les restes d'un talent évanoui « marche sur sa longe ». Une « roustissure » est une mauvaise pièce et le répertoire classique est « le grand trottoir ».
Certaines expressions qui sont passées dans le langage courant peuvent être d'origine spécifiquement théâtrale. Ainsi de « être dans le troisième dessous », qui signifie avoir le moral au plus bas, par allusion aux dessous de la scène, qui descendent profondément sous le théâtre ; ayant perdu de vue qu'il ne peut y avoir plus de quatre dessous dans un théâtre, l'expression s'est transformée en « être dans le trente-sixième dessous », de même que l'on dit « voir trente-six chandelles ». On retrouve le chiffre trente-six dans l'expression « les trente-six raisons d'Arlequin » qui, en évoquant le personnage à la fois naïf et roublard d'Arlequin, renvoie aux diverses raisons qu'on invoque pour faire ou ne pas faire quelque chose. Lorsqu'on dit de quelqu'un qui tombe qu'il « prend un billet de parterre », on répète un jeu de mots sur « par terre » et « parterre » de théâtre. On emploie encore en politique une expression jadis réservée aux seuls comédiens : « ramasser une veste », c'est-à-dire « échouer ». Il paraît qu'une pièce jouée au Vaudeville vers 1835 serait à l'origine de cette expression : au IIIe acte, le berger Lagrange et la nymphe Clio conversent : « La nuit est sombre, l'heure est propice ; viens t'asseoir sur ce tertre de gazon. – L'herbe est humide des larmes de la rosée. – Assieds-toi sur ma veste. » La réponse du berger fait éclater de rire le parterre ; la salle entière, au milieu des quolibets, exige le baisser du rideau. Si « amuser la galerie » signifie faire des éclats pour se faire remarquer en public par des plaisanteries faciles, c'est par allusion au public populaire qui se pressait dans les galeries supérieures du théâtre. L'expression « casser sa pipe », euphémisme courant pour « mourir », aurait pour origine l'anecdote suivante : l'acteur Mercier jouait à la Gaîté le rôle de Jean Bart, la pipe à la bouche. Un soir, la pipe lui tomba des lèvres : il était mort. Le lendemain, les titis parisiens disaient : « Tu sais, Mercier, il a cassé sa pipe pour de bon. » On attribue aussi à l'Arlequin italien Biancolelli la paternité de la locution « faire fiasco » [échouer] pour un jeu de scène où intervenait une bouteille paillée (« fiasco »), n'ayant pas produit son effet comique. Un personnage a donné son nom au parapluie : il s'agit de Riflard, personnage de la Petite Ville de Louis Picard, créé par la troupe de l'Odéon en 1801. Clozel, qui jouait le rôle, avait imaginé de se promener avec un énorme parapluie.
C'est ainsi que, d'oublis en survivances, fonctionnent la langue et le théâtre.
Classement
Spécialité : Technique et créateurs techniques