Anarchiste
(Le théâtre)

Ce terme s'applique à un théâtre qui s'est développé en France du retour des communards en 1881 à la guerre de 1914. Il s'agit de pièces de combat qui avaient pour but de dénoncer les tares de la société bourgeoise et d'encourager la « révolte des travailleurs ». Ces œuvres dramatiques sont la plupart du temps très courtes (beaucoup de pièces en un acte), mais quelques-unes s'étendent sur quatre actes. Elles peuvent être l'œuvre d'écrivains militants comme Mirbeau et Darien (1862-1921), ou de militants devenus écrivains pour défendre leur cause comme Louise Michel (1830-1905) et Jean Grave (1854-1939). Ces pièces appartiennent à des genres différents : mélodrames, pièces naturalistes, pièces comiques d'une grande vigueur subversive, voire grotesques.

Le théâtre semble un moyen de propagande efficace aux groupes anarchistes. Frappés par la répression policière qui suit les actes terroristes de 1890, les militants se servent des syndicats et des Bourses du travail pour diffuser leurs idées. Les spectacles anarchistes se déroulent dans des salles de bar, des locaux privés, des sièges de syndicats, des maisons du peuple, des Bourses du travail, mais aussi dans des salles fréquentées par un public populaire comme le théâtre de La Villette et celui des Bouffes-du-Nord où furent représentés en 1882 et 1890 les mélodrames politiques de Louise Michel, ou encore dans de petits théâtres comme celui d'Antoine qui accueillit en 1890 les Chapons de Darien. Jusqu'à l'abolition de la censure en 1906, les textes peuvent être interdits ou largement coupés. La police surveille de très près ces représentations, mais les anarchistes n'hésitent pas à braver les interdictions et à prendre des risques.

Quand les représentations ont lieu dans de véritables théâtres, les comédiens sont des professionnels, mais dans les autres lieux ce sont des amateurs, militants politiques. La plupart des sections anarchistes ont leur troupe de théâtre et Le Père Peinard, feuille anarchiste, annonce régulièrement les dates de répétitions et les représentations des soirées libertaires.

Quand les pièces sont jouées dans un cadre militant, elles rassemblent un public conquis d'avance. Quand il s'agit de véritables théâtres, on voit arriver un public de curieux, de bourgeois venus manifester leur désaccord, de critiques hostiles ; parfois, comme le signalent les rapports de police, le tumulte peut atteindre des proportions surprenantes.

Beaucoup de ces pièces se rattachent à la veine naturaliste. Les écrivains attaquent sur tous les aspects de la vie quotidienne : lutte économique, lutte contre les institutions, exploitation du travail des femmes à domicile, rapports de couple, oppression de la femme. La question sociale inclut toutes les autres. Le drame réaliste, qualifié d'« ouvrier » ou de « social », se déroule souvent dans la cuisine, avec au centre la table, mais aussi le poêle à charbon, qui, lorsque la vie devient trop insupportable, est l'instrument du suicide. Les femmes sont souvent les premières victimes, mais elles peuvent aussi reprendre le drapeau de la révolte quand, après la répression de la grève par la troupe, les hommes perdent courage ou sont morts. Dans Responsabilités ! le militant Jean Grave montre comment la violence de la misère imposée par la société aux femmes et aux enfants entraîne la violence des attentats anarchistes. Les mélodrames de Louise Michel se situent, pour deux d'entre eux, en Pologne : la mise en scène de l'insurrection polonaise permet de parler de la Commune sans risquer la censure. Le cadre est alors tout différent et le spectacle se déroule dans la neige ou dans des mines où sont réfugiés les insurgés. Le théâtre anarchiste peut aussi être satirique et drôle quand Mirbeau ou Darien nous montrent dans L'Épidémie ou Les Chapons l'égoïsme criminel des bourgeois. Il devient terrible quand il dénonce les bagnes de l'armée dans Biribi, adaptation par Darien de son livre, montée par Gémier au théâtre Antoine en 1906, et dans Le Rêve de Rousset de Montéhus.

Partout présent sur le front du combat contre l'injustice sociale, le théâtre anarchiste lutte, dénonce, dérange et propose des modèles nouveaux. Théâtre populaire étouffé, oublié, l'heure est venue de le redécouvrir.

Bibliographie sélective

Rédacteur(s)

Classement

Spécialité : 19ème et début 20ème siècle

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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
15/06/2026