LUKÀCS György
Philosophe et essayiste, sociologue et historien de la littérature allemande.
Lukàcs, ce Hongrois qui publie en allemand, est sans doute un des penseurs les plus originaux du marxisme, venu de Kant et de Hegel : Histoire et conscience de classe (Geschichte und Klassenbewusstsein, 1923), Goethe et son époque (Goethe und seine Zeit, 1947), Ästhetik (Esthétique, 1979).
Ses relations avec le parti communiste seront marquées par un certain nombre de condamnations et d'autocritiques portant sur ses écrits et ses positions des années 1920, généralement jugés trop avant-gardistes. Considéré depuis le milieu des années trente comme un des théoriciens officiels du « réalisme critique », Lukàcs fut de nouveau ostracisé dans l'univers communiste après l'insurrection hongroise de 1956 (il a été ministre dans le gouvernement Nagy abattu par l'intervention soviétique). Les principales réflexions que Lukàcs a consacrées au théâtre datent de ses débuts. Entwicklungsgeschichte des modernen Dramas (L'Évolution du drame moderne, publié en hongrois dès 1911, et en allemand pour une partie en 1914, sous le titre Soziologie des modernen Dramas) analyse le devenir « problématique » de la forme-drame depuis l'émancipation de la bourgeoisie.
Partant du constat que le drame moderne est simultanément celui de la bourgeoisie, celui de l'histoire (à savoir de l'expérience qu'il existe une histoire) et celui de l'individualisme (de la subjectivité isolée confrontée à la réification croissante du monde de l'objectivité, où les critères de quantité se substituent aux critères de qualité), Lukàcs souligne la difficulté à concevoir et à construire aujourd'hui le lien « nécessaire » entre l'homme et le destin, donc le « centre » où s'équilibrent les forces motrices du dedans et du dehors, garantissant la clôture organique de l'œuvre théâtrale. Ces analyses, apparentées à celles de la Théorie du roman (Die Theorie des Romans, 1920), auraient pu conduire le théoricien à envisager une transformation épique du théâtre, plus conforme à ses conditions de possibilité. Mais Lukàcs privilégie au contraire le modèle de la tragédie classique (ou néoclassique, par exemple d'un Paul Ernst), modèle dont il donne une version métaphysique, particulièrement exaltée, dans un des essais les plus célèbres de L'Ame et les Formes (Die Seele und die Formen, 1911) : devant le dieu de la Tragédie, qui aujourd'hui a quitté la scène tout en restant spectateur, le héros tragique, aux limites de lui-même, symbolise le passage du singulier à l'universel, de l'existence à l'essence. Par la suite, Lukàcs ne démentira guère sa nostalgie du « grand drame » historique, conforme à l'idéal classique (d'Aristote à Hegel), fût-il repeint aux couleurs du « réalisme socialiste ». Reste à se demander si le sauvetage d'une telle forme, rendu théoriquement possible par l'intronisation d'un nouveau héros (le héros du peuple ou le héros-peuple), ne conduit pas, selon une formule connue, à esthétiser la politique au lieu de politiser l'art.
Bibliographie sélective
- Le Jeune Lukács , 1911-1916, Rainer Rochlitz, Paris : Payot, 1983
- Questions sur le réalisme , B. Brecht et G. Lukacs, Jean-Marc Lachaud, Paris : Anthropos, 1989
Classement
Spécialité : Europe centrale et Russie
- Hongrie
- 19ème siècle
- 20ème siècle