GIRAUDOUX Jean
Écrivain et auteur dramatique français
De famille provinciale modeste, Giraudoux est d'abord un brillant étudiant. Élève de l'École normale supérieure, il renonce à l'agrégation, voyage, enseigne quelques mois en Allemagne (qui restera un de ses grands intérêts) puis aux États-Unis. Revenu en France, il passe par le journalisme et obtient un emploi modeste mais stable au ministère des Affaires Étrangères, ce qui lui permet d'entamer et de poursuivre une carrière littéraire. Mobilisé en 1914, il est blessé deux fois et décoré. Marié en 1918, il retrouve un poste au Quai d'Orsay ; il connaît le succès avec ses romans dès 1921 et surtout son théâtre à partir de 1928. Il acquiert une stature d'homme d'État en publiant Pleins Pouvoirs (1939), et est nommé commissaire à l'Information au début de la guerre, mais il abandonne toutes ses fonctions après 1940. Il meurt, peut-être d'un empoisonnement, en 1944, en laissant plusieurs textes, dont trois pièces qui seront jouées et publiées.
Le styliste
Le style de Giraudoux, déjà sensible dans ses romans, fait sa première originalité. Style qu'on a qualifié de précieux, car il cherche le mot précis, même rare, et la tournure appropriée, parfois en développant la phrase au moyen d'appositions, de propositions relatives ou incises. Giraudoux emploie aussi bien des mots vieillis que des néologismes ; il assimile l'évolution de la langue parlée, éveille l'attention par des adjectifs inattendus et des rapprochements insolites. Ce langage de convention annonce qu'on est au théâtre aussi sûrement que les alexandrins du théâtre classique. Différent du langage spontanément parlé, son aspect littéraire est accentué par des détours, des adjonctions qui semblent n'avoir que peu de rapport avec le sujet et être peu utiles au progrès de l'intrigue. En réalité le sujet n'est jamais oublié et aucune digression n'est gratuite ; toutes elles contribuent au charme, au plaisir comme à la magie, qui font de la représentation théâtrale un moment hors du quotidien et transportent le spectateur dans une autre réalité, celle des idées, des sentiments, du merveilleux où tout peut arriver.
Le dramaturge
Giraudoux invente parfois ses sujets ( Intermezzo, 1933, La Folle de Chaillot, 1945) qui tiennent du conte et n'ont aucune prétention à reproduire la vie observable. Plus souvent, il part d'une situation fournie par la légende ou la littérature (La guerre de Troie n'aura pas lieu, 1935, Judith, 1931, Ondine, 1939). Mais dans cette situation, il se sent absolument libre d'ajouter des épisodes ou des personnages, de transformer une histoire bien connue. Ce traitement irrespectueux est une sorte de clin d'œil au spectateur lettré qui s'amuse à voir les nouveaux avatars de textes ou de héros qu'il croyait connaître. Giraudoux écrit en effet pour un public en partie nouveau, formé de gens cultivés, amateurs de subtilités et de beau langage, plus que de gens fortunés ; public qui a fait le succès du Cartel en même temps qu'il a été formé par lui, et qui suit facilement un drame qui se passe moins dans les faits visibles que dans la conscience des personnages ; on sait bien que Judith tuera Holopherne, la question est de savoir pourquoi.
Giraudoux, homme de son temps
Par son métier, par tempérament, Giraudoux comme son public suit avec attention les événements de son temps et y fait souvent allusion : la nécessité d'un rapprochement franco-allemand (Siegfried, 1928), la religion et l'incroyance (Amphitryon 38, 1929), les menaces de guerre (La guerre de Troie n'aura pas lieu), l'urbanisme (La Folle de Chaillot), qui avait été un des thèmes forts de Pleins Pouvoirs. Ces allusions à des textes ou à des événements peuvent échapper à un public moins lettré ou d'un autre temps sans qu'il soit empêché pour cela de suivre le cours de la pièce ; ce sont des richesses annexes. Le théâtre n'est pas seulement une distraction ; pour Giraudoux, qui constate avec tristesse la faiblesse des débats politiques et l'inconsistance de la presse, le théâtre est une tribune ; c'est là que les problèmes du temps peuvent être exposés. Mais Giraudoux n'essaie pas d'endoctriner ; il laisse au spectateur la responsabilité de se décider et d'agir.
Giraudoux a créé peu de grands personnages, et, parmi eux, plus de femmes que d'hommes. On peut déceler en revanche une parenté entre plusieurs de ses personnages. C'est que Giraudoux, quoique venu tardivement au théâtre après plusieurs romans, écrit non seulement pour des acteurs bien précis et qu'il connaît, mais souvent avec eux ; le personnage dont il écrit le rôle a déjà un corps, des gestes, une voix avant d'avoir des mots. C'est surtout Jouvet, comme acteur et comme directeur de troupe, qui a collaboré avec Giraudoux, au point que plusieurs scènes ont été récrites sur ses conseils en cours de répétition. Le personnage se définit plus par une situation contradictoire que par son caractère. Ainsi Hector est par excellence le guerrier, mais il n'aime pas la guerre ; ainsi tous les amoureux de la vie aiment Isabelle, qui est attirée par les morts ; ainsi Alcmène, plus pure qu'aucun mortel ne peut être, ne veut pas de l'immortalité. Leur fonction, au théâtre, est de révéler une vérité : il fallait que ce fût un général victorieux qui dise la fausseté de la guerre et de la gloire pour qu'on le crût. Tous ces personnages ont en commun leur fragilité. On pourrait croire que Tessa (dans la pièce du même nom, 1931) est victorieuse de Florence, quoique pauvre, ignorante et malade ; elle meurt de sa victoire, parce qu'elle est humaine, comme sont humains Siegfried, Ondine et Judith, et pourrait-on dire, comme finalement Jupiter puisqu'il renonce à son pouvoir pour accepter la simple amitié d'Alcmène, sentiment étranger aux dieux. C'est l'homme, le héros de Giraudoux, l'homme capable du meilleur, l'homme qui juge la création et le Créateur, l'homme qui accepte sa situation de mortel, la femme qui ne veut ni être visitée par un dieu ni mettre au monde un demi-dieu.
Bibliographie sélective
- Précieux Giraudoux , Claude-Edmonde Magny, Paris, Éditions du Seuil : Éd. du Seuil, 1945
- Giraudoux et l'Allemagne , Jacques Body, Genève : Slatkine reprints[Paris] : [diff. H. Champion], 2003
- Le théâtre de Giraudoux , Jacques Robichez,..., Paris : Société d'édition d'enseignement supérieur, 1976
- Le Vocabulaire de Jean Giraudoux, structure et évolution , statistique et informatique appliquées à l'étude des textes à partir des données du "Trésor de la langue française", Étienne Brunet, Genève : Slatkine[Paris] : [diffusion Champion], 1978
- Jean Giraudoux , du réel à l'imaginaire, [catalogue par Mauricette Berne, Marthe Besson-Herlin et Marie-Françoise Christout] ; [préface de Alain Gourdon], Paris : Bibliothèque nationale, 1982
Classement
Spécialité : 19ème et début 20ème siècle
- France
- Allemagne
- 20ème siècle