São tomé et principe
(Le théâtre à)
Sur l'Équateur, deux petites îles du golfe de Guinée, colonies portugaises jusqu'en 1975, possèdent un des théâtres les plus curieux du monde
À São Tomé, le Tchiloli n'a qu'une pièce à son répertoire : La Tragédie du marquis de Mantoue et de l'empereur Charlemagne. Les acteurs, noirs ou métis, des hommes uniquement, se livrent, pour la fabrication des costumes et des accessoires, à une récupération systématique d'éléments hétéroclites, ce qui dote cette œuvre épique d'une qualité esthétique rare. Masques d'escrime naïfs et hilares, fracs surmontés de vestes multicolores et/ou dorées, bijoux de pacotille et grigris africains, lunettes de soleil et couronnes de papier de chocolat, miroirs à quatre sous sur de volumineux bicornes, machine à écrire, téléphone, attaché-case, décor de palmes et de fleurs d'ibiscus provoquent des chevauchements temporels d'où jaillit une incontestable unité.
La langue portugaise du XVIe siècle en vers octosyllabiques côtoie le texte apocryphe du jugement qui, lui, est marqué par le style bureaucratique du XXe siècle. La danse – menuets, contredanses, quadrilles – est exécutée par les acteurs aux attitudes hiératiques sur des instruments africains : tambours, flûtes de bambou et hochets de fibres tressées. Si la tragédie relate le déroulement d'un procès tiré de l'histoire des douze pairs de France, transmise par Baltasar Dias, un dramaturge aveugle de la Renaissance, elle se fonde sur une cérémonie africaine de funérailles centrée sur le sacrifice et le prix du sang. L'aire de jeu, en pleine forêt équatoriale, en témoigne, car elle affecte une disposition particulière, situant le petit cercueil d'un prince assassiné à égale distance de deux estrades : la cour de Charlemagne et la cour de Mantoue.
Avec une grande intelligence, les métis de l'île se sont servis depuis cinq siècles d'une fresque colorée inspirée par les colonisateurs pour remettre en question par le jeu théâtral la politique d'oppression des Portugais et se livrer aussi à une réorganisation du monde sauvage avec l'aide des morts. Aujourd'hui, une dizaine de groupes de Tchiloli subsiste et se produit surtout à la fête de la Vierge, le 15 août, aux célébrations religieuses et à quelques occasions spéciales pour lesquelles ils sont expressément demandés.
À Principe, le São Lourenço ou Auto da Floripes constitue un phénomène semblable. L'île, située à une centaine de kilomètres au nord-est de São Tomé, a hérité de l'histoire de Charlemagne et plus particulièrement de celle du combat entre Maures et chrétiens. L'Auto da Floripes (Acte de Floripes) met en scène l'amour impossible des enfants des chefs des deux communautés antagonistes, sur un fond de combats au sabre et d'exploits de chevalerie. Le rôle de Floripes est confié à une jeune vierge de l'île, seule femme à participer au théâtre dans l'archipel. Les acteurs ne portent pas de masques mais se maquillent le visage en blanc en référence aux morts et aux ancêtres africains. Ce spectacle, qui peut durer huit heures, est joué uniquement le 10 août, jour de la Saint-Laurent d'où son nom, le São Lourenço.
Classement
Spécialité : Europe du Sud et Amérique latine
- Guinée équatoriale
- 20ème siècle