Rue
(Troupes de)
L'insertion dans le réel, la mise en jeu du public, l'élaboration d'un réalisme paradoxal (permutation entre réalité et imaginaire), le recours à une composition inscrite dans un contexte spécifique, définissent les troupes de rue. Il est facile de trouver dans le théâtre de la convention scénique, dont elles se démarquent délibérément, des exemples similaires. Mais opposer le dehors et le dedans n'a pas de sens ; il paraît plus juste de considérer le théâtre de rue comme un symptôme du trouble que traverse actuellement le théâtre et comme une de ses mutations inédites. Il est une des formes de son recommencement, constituant un théâtre de l'échange entre tous les arts, entre les composantes de toute représentation (dramaturgie, scénographie, régie), avec le public et la société, avec le réel, prenant en compte la mutation des villes, non moins cruciale que celle du théâtre.
Dès le début des années 1970, des collectifs prennent la rue comme terrain de jeu avec l'univers saltimbanque pour référence : Jules Cordières et son Palais des Merveilles, le Cirque Bonjour de Victoria Chaplin et Jean-Baptiste Thierrée, le Théâtracide de Michel Crespin, Bernard Maître et Jean-Marie Binoche (1971), le Théâtre de l'Unité de Jacques Livchine, Hervée de Laffont et Claude Acquart (1972), la Compagnie Blaguebolle de Bernard Palmi (1974), le Théâtre à Bretelles d'Anne Quesemand et Laurent Berman. Les pyrotechniciens du Groupe Éphémère (1975), Oposito Groupe d'Enrique Jimenez, les Plasticiens Volants (1976), Ritacalfoul de Xavier Juillot mettent en tension leurs interventions plastiques et le cadre urbain.
Dans les années 1980, naissent les compagnies devenues des références : Royal de luxe, Agence Tartare (1979), Ilotopie, Illustre famille Burattini, Théâtre Group', Turbulence (1980), Jo Bithume, Éléphant vert, Tout Samba'l, le SAMU, Puce Muse (1982), Générik Vapeur, Compagnie Oposito (1983), Délices Dada, Groupe Zur, Tuchenn, les Piétons (1984), Transe Express, 12 Balles dans la peau, le Phun (1985), Compagnie Off, Kumulus (1986), les Obsessionnels, Compagnie Rasposo (1987), Carnage productions, Teatro del Silencio, Théâtre du Centaure, Carabosse (1989). Dans les années 1990, apparaît une nouvelle génération : Ici Même (Paris), Lackaal Duckric, le Groupe F (1990), Alamas givrés, Cirkatomik, Artonik (1992), Les Arts Sauts, Ex Nihilo (1993), 26 000 couverts (1994), Deuxième Groupe d'Intervention, Komplex Kapharnaüm, Metalovoice (1995), Opera pagaï (1998), Théâtre du Voyage intérieur (1999), Opus (2000).
Ces collectifs se ramifient en compagnies et familles. Le Puits aux Images de Christian Taguet (1973) éclate en 1976 en deux groupes, l'un devient en 1987 le Cirque Baroque et l'autre en 1979 le Cirque Aligre, avec Clément Marty dit Bartabas (qui fonde le Théâtre Emporté en 1976), Jacques Mestre (le clown Paillette), Igor et Branlo. Du Cirque Aligre sort Zingaro en 1983, d'où provient la Volière Dromesko en 1990. Le Cirque Bidon de Pierre Pillot en 1974 devient Archaos en 1984. La compagnie Pot aux Roses de Jeff Thiébaut et Éric Chanet en 1976 devient Délices Dada en 1984. Christophe Bethonneau, Éric Noël, Éric Travers du Groupe F viennent d'Ilotopie et d'autres du Groupe Éphémère. Après Royal de Luxe, Pierre Berthelot fonde avec Caty Avram, Générik Vapeur, Philippe Chabry, dit Phéraille fondateur de Calor y Color, le Phun ; Patrick Lefèbvre, Cirkatomik ; Didier Jaconelli, l'Art Nac ; Henri Gallot-Lavallée et Sophie Deck, Monique ; François Delarozière, La Machine et Véronique Loève, la Cigogne énervée.
Le Théâtre de l'Unité a à son actif près de cinquante spectacles. Sa première mise en scène dans la rue en 1977 joue d'une voiture populaire : la 2 CV Théâtre. En 2007, la Princesse Limousine prend appui sur une grosse cylindrée de collection pour célébrer les trente ans du théâtre de rue. Jean-Luc Courcoult, Véronique Loève et Didier Gallot-Lavallée fondent Royal de Luxe à Aix-en-Provence avec la création du Cap Horn. En 1980, la Mallette infernale raconte dans le style des slapsticks la fortune des possesseurs successifs d'une mallette bourrée de billets de banque. Ces spectacles relèvent du théâtre de place. Depuis la première version de Roman-Photo (1984) jusqu'à Soldes ! Deux spectacles pour le prix d'un (2003), en passant par la Véritable Histoire de France (1990), Royal de Luxe a alterné théâtre de place et spectacle sur trois journées avec parade, racontant une histoire à une ville entière. Ainsi, de 1993 avec le Géant tombé du ciel à 2005 avec la Visite du Sultan des Indes sur son éléphant à voyager dans le temps, la légende des géants a marqué les esprits. Toujours en mouvement, réactif aux stimulations qui excitent ses rêves, Courcoult aime créer sans cesse des images, et « faire entrer encore et toujours ces images dans la réalité ». Imaginaire et réalité ont le même degré d'existence, puisque le fabuleux a la consistance du réel. Ce « réalisme imaginaire » ne peut survenir que dans les lieux ouverts.
De nouveaux genres de théâtre naissent ainsi comme l'habitation d'un lieu (la Maison dans les arbres, 1987), « l'accident de théâtre », c'est-à-dire le démarrage du spectacle sans annonce préalable au public (le Bus en broche, 1985, les Embouteillages, 1993). Royal de Luxe aime les références à des arts populaires (le roman-photo, le film muet burlesque, le feuilleton). La bande dessinée est à l'origine de la Révolte des mannequins (2007). Chaque vitrine en ville, comme une mansion, raconte son histoire simple, basée sur les émotions de la vie.
L'Illustre famille Burattini de Gérard Guyon utilise la parodie, le merveilleux, les trucages, perpétuant très librement l'entresort forain (Jack le Manchot), réinventant les contes de fées (T'as de beaux yeux, tu sais Carabosse). Codirigée par Bruno Schnebelin et Françoise Léger, la Compagnie Ilotopie née sur la dernière île du grand Rhône entre espaces sauvages, industrie lourde et la mer, mène des actions de désordre artistique interrogeant l'espace public : la Vie en abris-bus (1984), l'Île aux topies (1985), les Gens de couleur (1989), PLM (Palace à Loyer Modéré) (1990), l'Autobobus, transports peu communs (1992), la Tour (1993), champ d'expériences 1er, Confins (2004), 4e champ d'expériences. Délices Dada a produit treize créations de 1984 à 2006 : depuis le Menu musical et la Chasse du Marquis de Dada (1984) jusqu'à Noir (2006), en passant par Circuits D. (1989) ou la Donation Schroeder (1998), renouvelant à chaque fois son art du déplacement. La Compagnie Off de Philippe Freslon et Maud Le Floch joue l'éveil par l'écart et la dérive douce. Le Défilé fantastic, procession urbaine et lyrique (1991), le Palais de la Découverte, entresort forain (1993), Carmen-Opéra de rue (1999), Va donner aux poissons une idée de ce qu'est l'eau, opéra-cirque (2004) témoignent de ces rêves éveillés. Le groupe Zur est né avec une installation inspirée d'Hubert Reeves : Pas de science dans la ZUR (1981). Mon boucher est un artiste (1989) et la Chambre à air (1992) relèvent du genre « Ciné/Matos/Graphique ». L'Oeil du Cyclone traduit une inflexion vers la performance (1995). Le point de vues (1998), mais surtout Zzzz installation théâtrale, plastique et cinématographique en 10 épisodes (2001-2004), puis Enchantillons (2005-2007) définissent une voie théâtrale singulière, onirique. KompleXKapharnaüM construit un théâtre intimement mêlé à l'image animée qui déjoue la primauté télévisuelle. Le processus de création est porteur d'autant de sens que le spectacle réalisé, à travers la rencontre d'une population, sujet des œuvres : SquarE Télévision locale de rue (1999-2004), SquareNet (2003-2004), PlayRec (2006), Insomnies (2007). Philippe Nicolle et Pascal Rome fondateurs de 26 000 couverts (qui se sont séparés en 2000) mêlent culture populaire et mystification savante avec les Petites Commissions (1995), Invité d'honneur : la Poddémie (1997), Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare (2006). La Crèche vivante et mobile de Raoul Huet sera repris par l'Office des Phabricants d'Univers Singuliers (O.P.U.S) créé en 2000 par Pascal Rome. Quant à Kumulus, avec SDF (1992), Bail à Céder (1995), Tout va bien (1999), ou le Cri (2007), il ne cesse d'explorer avec acidité les blessures du réel. Un des leitmotive des troupes de rue.
Bibliographie sélective
- Bivouac, Générik vapeur , Sara Vidal, Paris : Sens & Tonka, 2000
- Le Royal de luxe , photogr. de Jordi Bover, [Paris] : Ed. Plume, 1994
- Royal de luxe, 1993-2001 , entretiens avec Jean-Luc Courcoult, réalisés par Odile Quirot et Michel Loulergue ; photos de Jordi Bover, dessins de François Delarozière, ill. de Phéraillecontes de Jean-Luc Courcoult, Arles : Actes Sud, 2005
- Griffonneries , l'aventure du CAP, Centre d'art et de plaisanterie, Jacques Livchine, Besançon : les Solitaires intempestifs, 2002
- Le grand répertoire , machines de spectacle, [François Delarozière], Arles : Actes Sud, 2003
- La visite du sultan des Indes sur son éléphant à voyager dans le temps , Jean-Luc Courcoult,... ; illustrations de Quentin Faucompré, [Nantes] : Éd. MeMo, impr. 2006
- Rencontres de boites , de Barthélemy Bompard, Jean-Pierre Tutard et la compagnie Kumulus ; avec la contribution de Joël Cramesnil..., Montpellier : l'EntretempsRousset-les-Vignes : Compagnie Kumulus, impr. 2008
- Les utopies à l'épreuve de l'art , Ilotopie, un ouvrage d'Éric Heilmann, Françoise Léger, Jean-Louis Sagot-Duvauroux, Bruno Schnebelin..., Montpellier : l'Entretemps éd.[Port-Saint-Louis-du-Rhône] : Ilotopie, cop. 2008
Classement
Spécialité : Institutions et lieux
- France
- 20ème siècle
- 21ème siècle