GUITRY Sacha

Saint-Pétersbourg, 1885 - Paris, 1957

Auteur et acteur français de théâtre et de cinéma, fils du précédent

Guitry fut le représentant le plus fêté du théâtre de Boulevard et, par-delà, l'émanation la plus brillante de l'esprit français. Sous les apparences d'un touche-à-tout il n'a sans doute, sa vie durant, traité qu'un seul thème : celui du théâtre.

Guitry est un polygraphe d'une rare fécondité : il écrit sur les sujets les plus variés et, pourrait-on dire, fait théâtre de tout : des chansonniers (Béranger, 1920), des hommes de science (Pasteur, 1919), des musiciens (Mozart, 1925), des peintres (Franz Hals, 1931), des poètes (Jean de La Fontaine, 1916), de l'histoire, grande ou petite, ancienne ou récente (Le Bien-aimé, 1940). Et, pour toutes ces pièces, sans parler des films, toujours des succès, voire des triomphes. À telle enseigne que Guitry a suscité des jalousies et des haines tenaces (notamment à la Libération en 1944) et que, bien avant, en 1932, les auteurs dramatiques et les directeurs de théâtre avaient eu l'intention de faire limiter le nombre de ses pièces jouées dans l'année : tant il drainait, et même accaparait, le public. Il faut dire qu'ayant écrit quelque cent quarante pièces et trente films, il est rare qu'il se soit fait oublier du public plus de quelques mois dans une carrière qui dura largement un demi-siècle !

Monomaniaque aussi, et de l'amour, dont il est le grand spécialiste à la ville comme à la scène, à travers des œuvres qui vont de la confidence presque autobiographique (La Jalousie, 1915, Châteaux en Espagne, 1933) à la comédie légère, sinon grivoise (Nono, 1905 ; Les Zoaques, 1906 ; Désiré, 1927) et à la comédie d'intrigue tout spécialement bâtie pour mettre en valeur Guitry – personnage et comédien confondus – dans son numéro de séducteur blasé et de philosophe du plaisir. Voix, prestance, faconde, esprit, Guitry possède tous les atouts d'un Don Juan que ne taraude aucune angoisse métaphysique. Il – c'est-à-dire le personnage mis en scène par Guitry dans des dizaines de pièces aussi bien que Monsieur Guitry lui-même – ne va pas à la chasse au plaisir avec cette obstination conquérante qui fait les héros ridicules ou malheureux, mais avec le détachement souverain de qui se sait irrésistible : il méprise assez les femmes pour préférer à toute jouissance sa solitude égoïste (Faisons un rêve, 1918), il les comprend assez aussi pour se faire le porte-parole d'une morale à deux versants, un pour l'homme, tourné vers le plaisir (La Prise de Berg-op-Zoom, 1913), un pour la femme, tout autant justifiée à vouloir satisfaire ses appétits (Le Mari, la Femme et l'Amant, 1919). Guitry n'est pas tendre pour les barbons et tous ceux, jeunes ou vieux, qui ont, à l'égard de la femme, l'instinct du propriétaire (Le Veilleur de nuit , 1911). Il sait que l'amour est un don fragile qu'il ne faut gâcher ni en l'inscrivant dans la durée (Châteaux en Espagne) ni en laissant la jalousie ravaler le bonheur à l'aigreur (La Jalousie).

On le voit, Guitry est constamment en représentation, dédoublé : à la fois sur scène, sous les espèces d'un personnage, et dans les coulisses, comme auteur et metteur en scène : ce qui rend sans objet toute interrogation sur sa sincérité ; il est un menteur qui dit la vérité et qui sait aussi – rarement il est vrai – recourir aux mots les plus simples pour dire son amour (dans Je t'aime, 1920). Le plus souvent les faux-semblants du théâtre sont la vérité de Guitry et les décors en trompe-l'œil son milieu naturel. Sa volonté de puissance (sa fatuité si l'on préfère) le pousse à choisir le moyen le plus parfait pour réussir les métamorphoses les plus folles (en Napoléon, en Mozart) ; le moyen le plus parfait parce que le plus imaginaire : le théâtre. Les pièces de Guitry sont autant de machines oniriques à produire de la métamorphose, magiquement. Désiré en est l'une des meilleures démonstrations, avec ce personnage de valet au nom prédestiné : ses patronnes successives rêvent toutes de coucher avec lui, ce qui ne peut aboutir – liaison de cause à effet toute théâtrale – qu'au passage à l'acte ! Le théâtre, donc, est au cœur de l'œuvre de Guitry, même s'il ne lui a consacré que quelques pièces (L'Illusionniste, 1917 ; Le Comédien, 1921) : théâtre comme lieu de la montre, du jeu et du double jeu, du mot et des « mots », des lumières et des ors, de tout ce qui, en somme, pour Guitry, exalte l'homme en société.

En un premier temps on verra en Guitry un amateur de femmes, habile à varier jusqu'au paradoxe les données éculées du triangle amoureux (Le Nouveau Testament, 1934 ; Le Quadrille, 1937) ; en un deuxième temps Guitry apparaîtra comme un amoureux de l'amour, surtout soucieux du bien-dire érotique et habile à varier, jusqu'à des nuances psychologiques assez fines, les évidences du cœur (La Jalousie) ; en un troisième, peut-être le plus important, Guitry réunit les fils de ses personnalités diverses en un faisceau unique : l'homme de théâtre qui joue à aimer l'amour et pour qui le seul amour, c'est jouer.

Rédacteur(s)
Édition Bordas, 2008

Classement

Spécialité : 19ème et début 20ème siècle

Zone(s) géographique(s) :
  • France
Période(s) :
  • 20ème siècle
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Date 1ère mise en ligne
Dernière modification
16/06/2026

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Sacha Guitry